Sylvain Béletre, analyste sur les marchés de l’audiovisuel et des NTIC en Afrique au sein du cabinet Balancing Act, nous fournit un aperçu des dernières tendances de ce marché en plein évolution, et des opportunités de coopération pour les acteurs français.

Sylvain Béletre, www.Balancingact_Africa.com

TV France International : Quelles sont en quelques mots les spécificités du paysage audiovisuel africain ?

Sylvain Béletre : Nous sommes obligés d’aller voir sur place pour comprendre vraiment ce qui se passe. Il demeure encore très difficile d’avoir des données sur le secteur audiovisuel Africain, en particulier si l’on considère que 50 à 90% de l’économie est souterraine selon les pays. Les médias ont d’ailleurs un rôle majeur à jouer sur le terrain pour faire émerger ce qui se passe dans ce secteur, et ils le font de mieux en mieux. Actuellement, la population du continent africain compte 1,1 milliard d’habitants, chiffre qui devrait atteindre plus de 2 milliards en 2050. A cette date, 700 millions de personnes dans le monde seront francophones et 85% d’entre eux seront en Afrique, estime l’OIF (Organisation internationale de la francophonie). Ces chiffres, conjugués à l’expansion rapide de l’infrastructure des réseaux de télécommunications, explique l’engagement de grandes entreprises de médias françaises à établir des partenariats avec des acteurs du continent. A ce jour, 274 millions d’Africains peuvent être définis comme francophones de façon certaine.

TV France International : Avez-vous des chiffres sur l’évolution des médias ?

Sylvain Béletre : La distribution des médias TV a évolué : on est passé d’un secteur sous monopoles publics à un marché libéralisé et dynamique. Selon nos derniers rapports, on a noté une croissance continue du nombre de chaînes de télévision africaines gratuites et payantes, ainsi que du nombre de bouquets à péage, diffusées par satellite ou par voie terrestre. L’audience de la TV commence à talonner celle de la radio. Concernant les chaînes de télévision terrestres gratuites : en 2010 on en comptait 590, alors qu’en 2017 elles sont 718 – dont une centaine en République Démocratique du Congo et plus de 120 au Nigeria. Le nombre de chaînes de télévision diffusées par satellite sur le continent a également augmenté, dépassant les 2200 chaines. Sur l’Afrique francophone, Africable et Africa24 ont réussi à être diffusés dans plusieurs pays, Novelas TV et Nollywood TV font un carton via le réseau Canal+, France24 est apprécié pour son traitement des actualités internationales et TV5Monde Afrique, la chaîne généraliste francophone a un auditoire dépassant les 14 millions de foyers à travers le continent, notamment grâce à son fort investissement dans la production locale, dont de nombreuses séries africaines. Parmi les nouveaux entrants, il y a maintenant Africanews, CCTV (version française), les chaînes de télévision de Trace, Gospel TV et bien d’autres encore. La qualité du contenu local a également évolué : avec la HD en numérique, les coûts d’acquisition d’équipements ont baissé, permettant de produire mieux et plus facilement. La concurrence joue son rôle pour favoriser l’accès des citoyens des contenus télévisés et à de meilleurs productions.

TV France International : Quelles sont les grandes tendances du secteur de la TV payante ?

Sylvain Béletre : Concernant le segment de la télévision payante, il existe plus de 50 plates-formes clés en Afrique. Le top 8 est le suivant en termes de nombre d’abonnés : (1) DStv-GOtv, appartenant à Naspers, (2) Startimes, (3) Canal+, (4) Zap et Zon dans les pays lusophones, (5) Azam Tv en Tanzanie, (6) Zuku TV en Afrique de l’Est qui offre également des services à large bande et télécoms autour de Nairobi, (7) Excaf au Sénégal qui a récemment lancé la télévision numérique terrestre (TNT). (8) Orange a été le pionnier historique de ce segment avec une percée au Sénégal et à Maurice, et avec un pilote sur la VoD. Le nombre de foyers ayant accès à la télévision payante en Afrique était d’environ 6 millions en 2010, et touche 18 millions de foyers abonnés à la fin 2016. Les projections atteignent 38 millions en 2018 et 47 millions en 2020, avec des recettes pouvant atteindre 2,8 milliards de dollars US. Notons que Canal+ est leader en Afrique francophone (hors Maghreb) et a dépassé les 2,5 millions d’abonnés réels.

TV France International : Quelle est l’évolution de la TNT africaine ?

Sylvain Béletre : Nous fournissons un état des lieux à jour et détaillé sur les développements de la TNT en Afrique par pays (Digital Migration In Africa). A ce jour, 24 pays africains ont lancé la TNT et 8 pays ont commencé ou terminé de couper leur signal analogique (en anglais ASO=analogue switch off). Avec cette TNT, certaines chaines sont éliminées de la course tandis que d’autres se créent. L’un des principaux problèmes liés à la mise en place de services de télévision numérique en Afrique est lié à la qualité et à la pertinence du contenu. Le passage à la TNT est important non seulement pour diffuser du contenu télévisuel à moindre coût au plus grand nombre, mais aussi pour permettre de libérer des fréquences du spectre pour les services mobiles 4G-LTE et plus tard pour la 5G.

TV France International : Qu’en est il de la VoD ?

Sylvain Béletre : Nos données sur la progression des smartphones et de la 4G nous permettent de dire que l’adoption de services VoD en Afrique a démarré – surtout en Afrique du Sud et au Nigéria – mais reste embryonnaire pour plusieurs raisons. Balancing Act met régulièrement a jour un rapport unique sur la VoD liée à l’Afrique (VoD and Africa 2017)

On compte désormais plus de 140 plates-formes sur ce segment, initiées par des opérateurs télécoms, des experts du net, des chaînes de télévisions et des distributeurs de chaînes et de programmes. Les données de trafic de YouTube, qui est le premier opérateur de VoD gratuite en Afrique, montrent une croissance fulgurante. Les autres opérateurs de VoD prometteurs sont Iroko TV et les solutions VoD de Naspers – dont Showmax – qui généraient environ 500.000 transactions / mois en 2014 et 205, ou encore tuluntulu et Afrostream. Les vidéos postées sur Facebook sont également populaires

TV France International : Vous avez également éditée une étude sur la publicité à la télévision en Afrique. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Sylvain Béletre : Notre rapport dédié sur le thème permet d’observer les revenus de la pub TV par pays (Advertising in Africa (2016)). Il ressort que le continent représente 10 milliards US en revenus publicitaires par an, et qu’environ la moitié de ce montant provient de la télévision. Ce qui reste relativement peu par rapport au nombre d’habitants.

TV France International : Quels sont les principaux marchés audiovisuels en Afrique ? A quels marchés les distributeurs de contenus français doivent-ils se rendre ?

Sylvain Béletre : Pour les distributeurs de contenus français, les deux Discop Africa  – qui se tiennent à Abidjan et à Johannesburg – sont incontournables car de nombreux directeurs de chaînes de TV africaines et chargés d’acquisition des programmes s’y rendent. Cette année, le Mica qui a lieu pendant le Fespaco a par ailleurs ouvert des opportunités pour les ayants droit africains présents. D’autres festivals du cinéma offrent l’opportunité d’acheter du contenu des productions locales ou de monter des co-productions. Les ventes de contenus liées à l’Afrique ont énormément augmenté au cours des 5 dernières années, grâce notamment à l’essor de Nollywood (Nigéria), de l’industrie audiovisuelle sud-africaine et d’une nouvelle génération de jeunes et talentueux cinéastes africains présents sur tout le continent. La RTI (Radiodiffusion Télévision Ivoirienne) a bien compris cette tendance, et a pris les mesures adéquates pour vendre ses propres programmes. On sent également une appétence des chaînes locales pour acquérir les droits de productions étrangères de qualité, notamment des programmes éducatifs adaptés à l’Afrique, les blockbusters, formats et séries de premier plan qui attirent les audiences.

TV France International : Selon vous, comment les distributeurs de contenus français doivent ils aborder le secteur audiovisuel africain ?

Sylvain Béletre : Se rendre aux deux Discop Africa est une première étape, mais pour comprendre les vrais enjeux, il faut rester dans un pays suffisamment longtemps pour aller voir les chaînes et les sociétés de production, être à l’écoute des défis et établir des liens forts. La denrée rare, c’est l’investissement ! La première opportunité pour des experts audiovisuels français consiste à trouver des fonds, que cela soit sous forme de publicité (dont le placement de produit et le sponsoring) ou via des accords de co-production et de pré-achat pour produire des programmes sur place. Les acteurs de l’audiovisuel en Afrique sont également avides de formations pointues (par exemple sur les outils numérique, le script, le montage, les campagnes de communication…), qui leur permettront d’améliorer la qualité et le succès de leur production. En outre, la traduction pour ouvrir les meilleures productions à l’export reste un terrain peu exploré. Par ailleurs, la distribution offre encore des opportunités d’innovation. Toutes ces voies sont actuellement testées par Vivendi/Canal+ et Lagardère.

Les talents locaux ont des projets plein les tiroirs, et il reste beaucoup de choses à produire en Afrique, que cela soit pour mettre en valeur les cultures locales, la faune et la flore uniques, l’humour parfois si particulier, l’histoire du continent et des histoires que l’on n’entend rarement ailleurs. Il faut ensuite pouvoir produire du contenu universel et rare, facilement exportable.

Pour les ‘Indiana Jones’ en herbe, prenez uniquement les forêts du bassin du Congo : elles constituent la deuxième plus vaste forêt tropicale de la planète après l’Amazonie. Elles sont d’une exceptionnelle valeur écologique : 415 espèces de mammifères, 11 000 espèces de plantes, 1 117 d’oiseaux et près de 1 000 de poissons d’eau (selon les derniers chiffres relayés par Greenpeace) ont été recensés pour la seule République Démocratique du Congo (RDC), un pays qui compte 85 millions d’habitants. A Madagascar, les producteurs de documentaires peuvent observer des espèces dont 80% n’existent nul part ailleurs ; Au début du XXIème siècle, ce sont plus de 600 nouvelles espèces animales et végétales au total qui ont été identifiées sur l’île (réf. documentaires diffusés par la BBC). De quoi produire séries d’intrigue, superproductions et films documentaires à la pelle. Cela dit, produire à Abidjan ou au Cap semble à l’heure actuelle plus aisé.