TV France International : Bonjour Emilie ! Vous êtes Attachée Audiovisuelle en Allemagne, pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

Emilie Boucheteil : Bonjour ! Je suis en effet, depuis 2013, Attachée audiovisuelle et directrice du Bureau du cinéma et des médias au sein du service culturel de l’Ambassade de France en Allemagne (Institut français d’Allemagne).

Linguiste de formation et titulaire d’un DESS européen de développement culturel et commercial, j’ai toujours travaillé dans le secteur audiovisuel. Après un premier passage au sein du réseau de 2006 à 2008, en tant que VI – Chargée de mission audiovisuelle à Vienne en Autriche, j’ai ensuite occupé les fonctions de coordinatrice Jeune Public au sein d’Europa Cinemas, où j’étais également en charge des territoires germanophones et des publications imprimées. Créé en 1992 grâce au financement du programme MEDIA (Europe Créative) et du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), Europa Cinemas est un réseau de salles de cinéma en Europe et dans le monde, destiné à encourager la circulation des films européens non-nationaux dans les salles de cinéma européennes. Son objectif est valoriser les productions européennes en apportant un soutien opérationnel et financier aux salles qui s’engagent à programmer un nombre significatif de films européens non nationaux et à mettre en place des actions d’animation et de promotion en direction du Jeune Public.

Cette expérience m’a ensuite conduite à re-candidater auprès du réseau sur le poste d’Attachée Audiovisuel en Allemagne.

TV France International : Quels genres de programmes télévisés rencontrent le plus de succès en Allemagne ?

Emilie Boucheteil : Plusieurs types de programmes fonctionnent particulièrement bien à l’antenne des chaînes allemandes.

D’une manière générale, les séries policières sont plébiscitées.

C’est le cas par exemple de Tatort, série policière allemande lancée en 1970 et qui a diffusé en novembre 2016 son 1000ème épisode ! La série, devenue culte, est un véritable phénomène avec des taux d’audience qui ne faiblissent pas et est un succès intergénérationnel. Sa diffusion le dimanche soir est un rituel télévisuel presque sacré dans le monde germanophone. Des millions de personnes en Allemagne, en Autriche et en Suisse s’installent devant leur télévision pour regarder Tatort, avec depuis quelques années, le développement d’une mode qui renforce cet engouement  : la retransmission de la série dans des lieux publics (bars et cafés), où se retrouvent les téléspectateurs allemands pour suivre en groupe les épisodes de leur émission favorite.

Sont également populaires : les formats de jeux, les reportages et les documentaires politiques et de société ou encore les émissions de débat.

TV France International : Quels sont selon vous les grandes évolutions actuelles du secteur TV en Allemagne?

Emilie Boucheteil : Trois grands dossiers sont particulièrement d’actualité pour le secteur audiovisuel allemand.

Le premier est en lien avec la réforme de la redevance audiovisuelle (« Rundfunkbeitrag »). En 2013, on est passé d’une redevance forfaitaire par appareil télévisuel à une redevance mensuelle fixe de 17,50[1] euros (210 euros par an contre 136 euros chez nous) par foyer. Cette contribution est due à la fois par les particuliers et par les entreprises. De nombreuses institutions, comme des écoles, universités, églises, sont désormais également concernées et la réforme a diminué le nombre de réductions et exonérations possibles. Cela a eu pour conséquence d’engranger un surplus de recettes chiffré à ce jour à 1,59 milliard d’euros.

Le débat à l’heure actuelle porte donc sur l’utilisation de cet excédent, l’une des pistes étant d’éponger l’augmentation des frais des chaînes publiques. L’utilisation de l’excédent généré par la réforme de la redevance audiovisuelle n’a pas encore été définie, mais a fait l’objet d’une commission d’étude menée par la KEF (« Kommission zur Ermittlung des Finanzbedarfs der Rundfunkanstalten »), à savoir la Commission d’examen des besoins financiers de la radiodiffusion, dont les experts déterminent l’affectation de la redevance et le budget de l’audiovisuel public.

Le deuxième grand dossier a trait à la réflexion et aux actions menées dans le cadre du rajeunissement de l’audience des chaînes publiques allemandes.

Le parti pris adopté est celui de ne diffuser ce programme jeune que de manière non-linéaire, c’est-à-dire uniquement sur Internet : la nouvelle offre « jeunesse » de l’ARD et de la ZDF a été lancée en octobre 2016 sous le nom de « Funk ».  Provenant initialement d’une décision gouvernementale, les chaînes tentent d’en faire un atout et un sujet d’innovation. Cette nouvelle offre est encadrée par le 19ème Traité d‘Etat pour la radiodiffusion signé par les 16 Länder, et dont le paragraphe §11 concerne l’offre « jeunesse » des chaînes publiques. Il est ainsi dit que « les établissements de radio qui composent ARD et ZDF proposent une offre jeunesse commune qui comprend la radio et les médias. Cette offre jeunesse doit être centrée sur la réalité quotidienne et les intérêts des jeunes, pour concourir à la mission du service public. » On estime les coûts de la mise en place de cette offre « jeunesse » à environ 44 millions d’euros – payés aux deux tiers par l’ARD et à un tiers par la ZDF. L’ARD et la ZDF veulent proposer une offre « à la carte » à destination des jeunes internautes, et fournir un accès à l’information, à l’éducation et au divertissement. Cet interface est connectée aux réseaux sociaux et propose différents formats de programmes, dont des séries en streaming. Des budgets conséquents ont été alloués à des sociétés indépendantes chargées d’autoproduire des émissions à destination d’une audience jeune et pour une diffusion exclusivement Internet. Ces expérimentations, qui affranchissaient les producteurs de la hiérarchie directe des diffuseurs publics, ont eu pour conséquence de régénérer en partie le tissu de la production audiovisuelle allemande.

Enfin, la signature le 18 mai 2015 lors du Festival de Cannes, du Fonds d’aide franco-allemand au co-développement de séries audiovisuelles de fiction, illustre bien le souhait de la France et de l’Allemagne de passer à la vitesse supérieure en termes de coproduction de séries audiovisuelles. Pour créer ce fonds, le CNC s’est associé à quatre fonds d’aides au cinéma allemands :   le MFG Baden-Württemberg, la Filmstiftung Nordrhein-Westfalen, le FFF Bayern et le Medienboard Berlin-Brandenburg. Son but est de permettre l’attribution d’aides afin de soutenir le co-développement de projets de séries audiovisuelles de fiction destinées à aboutir à la réalisation de séries audiovisuelles.

TV France International : Quelles sont les actions audiovisuelles mises en place par le poste pour promouvoir la production télévisée française ?

Emilie Boucheteil : L’Allemagne combinée avec l’Autriche sont les principaux territoires clients des programmes audiovisuels français (22,1% des ventes françaises), selon des chiffres publiés par TV France International en septembre 2016, ce qui confirme notre volonté de valoriser les œuvres exportées et diffusées en Allemagne.

L’une des principales actions du poste en faveur de la production télévisée française, a été d’intégrer, depuis deux ans déjà, des séries fiction TV à la programmation de ses propres évènements, notamment la Semaine du cinéma français à Berlin (Die Französische Filmwoche Berlin), qui a lieu tous les ans à la fin du mois de novembre.

L’édition 2015 du festival a permis de présenter en avant première des séries telles que la saison 1 du Bureau des légendes (2014, 10×52’), d’Eric Rochant, distribuée par Federation Entertainment et diffusé en Allemagne sur la chaîne RTL Crime et Les hommes de l’ombre (2011-2014, 12×52’) de Charline de Lépine, distribuée par 100% Distribution et dont les droits allemands ont été acquis pour Sony Channel.

En 2016, c’est la série Cannabis (2016, 6×52’), diffusée sur ARTE et distribuée par Lagardère Studios Distribution, qui a été projetée en présence de sa réalisatrice Lucie Borleteau, invitée pour l’occasion.

Lucie Borleteau, réalisatrice, Hamid Hiqua, scénariste, 16ème Semaine du cinéma français de Berlin CANNABIS (TV Serie, ARTE Premiere), Cinema Paris, Berlin, 2. Dezember 2016
Foto: ShamrockMedia©Norbert Kesten

En parallèle, nous avons organisé une table ronde sur l’« écriture originale de séries » en partenariat avec la SACD. La France sera en effet l’invitée d’honneur de la Foire du livre de Francfort en octobre 2017 et s’attache depuis fin 2016 à promouvoir sa culture et sa langue en Allemagne. La 16ème édition de la Semaine du cinéma français (30 novembre – 7 décembre 2016), s’est donc construite autour de la thématique de l’écriture : écriture de scénarii, le passage de l’écrit à l’image et la thématique de l’adaptation littéraire.

Hamid Hiqua, scénariste de CANNABIS, Marie-Pierre Thomas et Laurent Lévy, scénaristes et représentants de la Commission Télévision de la SACD – Table ronde sur l’« Ecriture originale de séries » / Semaine du cinéma français (30 novembre – 7 décembre 2016)

En 2016 toujours, l’Institut Français d’Allemagne a également organisé une soirée autour de la série Un village français (2010-2015, 60×52’), à Munich et à Berlin, afin de présenter en avant-première la version allemande de la saison 3 de la série, distribuée par 100% Distribution. Cette production française est à l’antenne de Sony Channel en Allemagne depuis septembre 2014 et est également diffusée en Allemagne sur TV5 Monde. Cette projection a accueilli le scénariste Frédéric Krivine et l’un des acteurs principaux, Thierry Godard.

Avant Première d’Un Village Français (Berlin)

Frédéric Krivine et Thierry Godard / Avant Première d’Un Village Français (Berlin)

De gauche à droite : Karola Bartsch, traductrice, Emilie Boucheteil, Carole Lunt, Bureau du cinéma et des médias, Jörg Tazmann, interprète, Frédéric Krivine, scénariste, Thierry Godard, acteur et Bettina Hermann, directrice de Sony Channel / Avant Première d’Un Village Français (Berlin)

Le poste de Berlin réfléchit également à d’autres actions de promotion, et notamment à intensifier son soutien du festival de séries SerienCamp, dont la deuxième édition en 2016 avait proposé un focus France et avait invité de nombreux professionnels français de l’audiovisuel, , scénaristes et producteurs.

[1] Le montant initial de 17,98 euros a été abaissé à 17,50 euros mensuels au 1er avril 2015