TV France International : Bonjour Bertrand ! Vous êtes actuellement Attaché Audiovisuel en Israël basé à Tel Aviv, pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

Bertrand Le Delezir : Après des études de droit, j’ai fait une école de commerce à Toulouse en même temps qu’une école de cinéma. J’ai décroché mon premier travail dans une société d’acquisition de droits audiovisuels, puis j’ai rejoint France 5 (La Cinquième à l’époque), qui venait juste d’émettre, c’était vraiment exaltant de faire partie de l’équipe qui démarre une nouvelle chaîne ! Ensuite, je suis parti travailler à Los Angeles pour la filiale audiovisuelle de Mattel et lorsque je suis revenu en France, j’ai participé à la création d’une société de production, j’ai produit et développé de nombreux projets de documentaires et de long-métrages, aussi bien TV que cinéma. J’ai également effectué des missions avec Olffi (plateforme web financée par Europe Creative), en même temps que des missions d’expert audiovisuel chez CFI. Depuis 2015 je suis en poste à Tel Aviv.

TV France International : Selon vous, quel genre de programme rencontre le plus de succès en Israël ? Quel est le ressenti vis-à-vis de la production française ?  

Bertrand Le Delezir : Les meilleures audiences sont les news en première partie de soirée, les Israéliens sont en effet littéralement « accros » à l’information. Il faut noter que seules les chaînes commerciales et publiques proposent de l’information, les chaînes du câble (HOT) et du satellite (Yes) n’en diffusent pas, ce sont des chaines d’« entertainment » uniquement.

Ensuite les meilleures audiences sont les jeux et la télé réalité (Master Chef, The Next Idol, Amazing Race), ou encore une émission satirique « Un pays formidable », qui fait des scores incroyables.

Les séries sont plutôt diffusées en deuxième partie de soirée. En ce moment la série phare, qui est un véritable phénomène, c’est Fauda, dont la deuxième saison est diffusée sur Yes. Aujourd’hui la série est la pierre angulaire de l’audience et de la fidélisation des abonnés pour les chaînes par abonnement. Et pour être plus précis, il s’agit de séries locales, car une série israélienne fait en moyenne 4 fois plus d’audience qu’une série étrangère sur les tranches d’âge jeune adulte.

La France est aujourd’hui considérée comme l’un des pays au monde, qui fournit les meilleures séries, avec les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Scandinavie. Les Israéliens ont notamment diffusé Les Revenants, Engrenages, Jour polaire, Les Témoins, Braquo, Kaboul Kitchen, Trepalium, The Last Panthers,… 

TV France International : Quelles sont les actions audiovisuelles mises en place par le poste de Tel Aviv pour promouvoir les programmes français ?

Bertrand Le Delezir : Nous espérons voir en 2018, la concrétisation d’une résidence d’écriture franco-israélienne pour les séries TV. Christophe Tardieu et Loïc Wong, (respectivement directeur général délégué et directeur des affaires européennes et internationales du CNC), viennent sous peu en Israël pour rencontrer des fonds israéliens qui pourraient être partenaires du projet. Cette résidence d’écriture serait un formidable levier de croissance pour l’émergence de coproductions télévisuelles, même si certaines coproductions avec notamment Federation Entertainment ou Haut & Court sont déjà en cours de développement en ce moment.

Nous travaillons aussi en parallèle à un accord franco-israélien sur le développement des séries TV, mais cet accord pourrait intervenir dans un deuxième temps car la refonte complète des autorités de régulation israéliennes en a retardé la mise en place. L’audiovisuel israélien est en effet en pleine restructuration et regarde du coté de la France en matière de réglementation. A cette occasion, le poste a également contribué aux échanges entre les autorités de régulation de la télévision en Israël (SART, CCSB) et le CSA.

D’une manière générale, le service audiovisuel de l’Institut Français de Tel Aviv est un relais et un soutien précieux, qui favorise voire suscite, la venue d’experts lors d’évènements professionnels – comme la conférence internationale des producteurs -, ou les échanges entre producteurs, diffuseurs ou représentants des fonds publics de nos deux pays. Ainsi avons nous accueilli, Vincent Leclercq, directeur de l’audiovisuel du CNC, Hervé Michel, Mathieu Béjot, Baptiste Heyneman du CNC, Thomas Saignes de Cinétévé, Eddy Charbit de ALV Productions, Nathalie Bobineau de France Télévisions.

Hervé Michel, le président de TV France International à la Conférence Internationale des Producteurs israélien, Tel Aviv, décembre 2017

Michel Plazanet du CNC est, quant lui, venu pendant le Festival de Haïfa, où il s’est fait le relais auprès de l’industrie israélienne des nouvelles mesures d’aide en faveur de la télévision (Crédit d’impôt international).

Bertrand Le Delezir au Festival d’Haïfa avec le comédien Salim Daw, le Cochise du Bureau des légendes.

Bertrand Le Delezir au FIPA 2018 en compagnie de Ziv Naveh directrice du Gesher Multicultural Film Fund, Yoram Honing directeur du Jerusalem Television and Film Fund et Zikar Kochanovsky, producteur du documentaire The Patriot.

A cela, il faut ajouter des délégations de producteurs et de diffuseurs pendant le Copro, marché du film documentaire israélien, et lors du Festival international du documentaire de Tel Aviv, le Docaviv.

Parallèlement, pour accompagner l’industrie émergente de l’animation en Israël, le poste s’est associé à la création d’Animarket, le tout premier atelier de coproduction sur l’animation, dont la première édition 2017 a accueilli à Jérusalem une délégation française de distributeurs, producteurs et représentants des fonds régionaux. Nous prévoyons pour 2018 un focus complet sur la France avec une délégation encore plus conséquente !

Israël jouissant depuis quelques années d’une reconnaissance internationale pour la création et l’originalité de ses séries TV, le FIPA ne s’y est pas trompé en invitant à sa cérémonie d’ouverture l’équipe de Fauda, série de Yes, qui a été vendue à Netflix.

L’équipe de la série Fauda au FIPA 2018

Le Festival Séries Mania avait de son côté consacré l’an dernier Your Honour, une autre série de Yes. Accompagnant ce mouvement, la FEMIS propose depuis 2 ans à ses étudiants spécialisés en écriture de séries TV, une semaine d’atelier à Tel Aviv, pour rencontrer les meilleurs scénaristes et producteurs de séries du pays.

Enfin à l’occasion de l’année croisée France-Israël, le poste prévoit d’organiser, en ouverture de Festival international de Haïfa fin septembre, la venue d’une délégation autour du Bureau des légendes, qui présentera la série française aux Israéliens qui ne la connaissent pas. Des master classes et des rencontres professionnelles seront mises en place. Le point culminant de la cérémonie sera une rencontre sur scène entre l’équipe du Bureau des légendes et l’équipe de Fauda pour une conférence sur le succès des séries d’espionnage à l’international.

TV France International : Quels sont selon vous les grandes évolutions actuelles du secteur TV en Israël ? L’année 2017 a vu dans ce pays la mise en œuvre d’une réforme, plutôt brutale, de l’audiovisuel public…

Bertrand Le Delezir : En effet, jusqu’au 15 mai 2017, le paysage audiovisuel israélien était contrôlé par trois autorités de régulation :

– l’IBA (Israeli Broadcasting Authority) : ancien organisme de radio-télévision publique,

– la SATR (Second Authority for Television and Radio) : organisme public chargé de réguler les radios et les télévisions commerciales israéliennes,

– et le CCSB (Council Cable TV and Satellite Broadcasting) : organe dont le but est de faciliter et de réguler les émissions télévisées commercialisées par les sociétés HOT et Yes.

Or l’IBA a été dissoute le 15 mai dernier et remplacée par une nouvelle autorité de régulation : l’IPBC (Israeli Public Broadcasting Corporation), plus connue sous son acronyme hébreu de « KAN ».

Le 9 mai dernier, le gouvernement israélien a annoncé de façon subite la fermeture anticipée de l’IBA, initialement prévue pour le 14 mai, afin de permettre à KAN de prendre le relais. Elle a été annoncée le jour même, surprenant les journalistes en direct, ainsi que les téléspectateurs. Après 49 ans d’existence, Aroutz 1 (Channel 1) a donc cessé d’émettre, en attendant que la nouvelle autorité commence la diffusion de ses programmes le 15 mai.

Décrétés par une loi de 2014 et initialement prévus pour le 1er octobre 2016, la fermeture de l’IBA et son remplacement par KAN avaient été reportés à plusieurs reprises en raison de pressions syndicales et politiques. Le Premier ministre, Benjamin Netanyahou, qui avait tout d’abord soutenu la réforme lancée par le ministre des Communications de l’époque, Gilmad Erdan, avait par la suite tenté de la faire annuler. Craignant une perte de contrôle du gouvernement sur la ligne éditoriale de la nouvelle autorité destinée à agir avec plus d’indépendance, il avait soutenu une simple réhabilitation de l’IBA. Il s’était alors heurté à l’opposition de son ministre des Finances, Moshe Kahlon, ce dernier refusant d’abandonner un projet pour lequel des sommes élevées avaient d’ores et déjà été investies (400 millions de NIS, soit environ 90 millions d’euros). Kahlon avait convoqué une coalition de crise et Netanyahou était allé jusqu’à le menacer d’élections anticipées.

Le lancement de KAN le 15 mai dernier intervient suite à un compromis passé entre le Premier ministre et son ministre des Finances fin mars 2017. Approuvé par la Knesset, le compromis Netanyahou-Kahlon établit la séparation entre KAN et son département de l’information en deux entités distinctes et indépendantes l’une de l’autre. Toutefois, l’instance de l’information n’existe pas encore en tant qu’entité juridique et sa mise en place demeure actuellement incertaine. Pour l’heure, seul KAN assure la diffusion de l’ensemble des programmes sur les chaînes publiques.

KAN diffuse deux chaînes de télévision KAN 11 (qui remplace Channel 1) et KAN 33 (qui remplace Channel 33), et programme à la fois du contenu informatif et de divertissement, sur le modèle de nombreuses chaînes israéliennes. Sur une journée, il est prévu que les deux entités (KAN et la future structure en charge de l’information), se partagent la programmation de la chaîne KAN 11 : KAN diffuserait ses programmes de 6h à 17h puis à partir de 22h, et l’instance de l’information diffuserait ses programmes de 17h à 22h.

La réforme contestée de l’audiovisuel public, ainsi que l’annonce d’une potentielle restructuration du nouveau diffuseur (compromis Netanyahou-Kahlon), avaient été à l’origine d’une grève importante des journalistes en avril 2017. Des centaines de personnes avaient ainsi manifesté à Tel Aviv contre le démantèlement du département de l’information de KAN et la création d’une unité de l’information indépendante.

Le 28 mai dernier, le Premier ministre Benjamin Netanyahou, ayant démissionné il y a trois mois de son poste de ministre des Communications (qu’il détenait en plus du mandat de Premier ministre), après une plainte déposée auprès de la Cour suprême et une enquête sur une possible collusion avec de grands médias, vient de confier le portefeuille des Communications à Ayoub Kara.

Enfin dernièrement, la chaîne commerciale Channel 2, dont deux groupes audiovisuels privés Keshet et Reshet se partageaient la grille, l’un trois jours par semaine, l’autre 4 jours, a été scindée en 2 nouvelles chaînes, Channel 12 et Channel 13, chacune faisant la moitié de l’audience de la défunte chaîne !

 

 

Pour en savoir plus sur la composition du secteur audiovisuel en Israël, vous pouvez également retrouver une présentation du Paysage audiovisuel israélien, réalisée par Bertrand Le Delezir à l’occasion du FIPA 2018.

Le document est disponible en mode connecté : ici ou sur le site www.tvfrance-intl.com – Informations et Documents – Panoramas.