55 ans que la National Association of Television Program Executives (Natpe) organise un évènement mêlant conférences et marchés où nombre de « professionnels de la profession » viennent des quatre coins des Etats-Unis et du monde entier pour parler de l’évolution de la télévision, et sept ans que le Natpe est revenu à Miami. Entre-temps le monde de l’audiovisuel a considérablement évolué. “A Changing Industry in a Changing World” est d’ailleurs le motto de cette édition 2018. Après l’ouverture aux nouvelles technologies, aux nouveaux types de programmes, la création l’an passé d’une nouvelle sorte d’adhésion, la Natpe Next Gen pour que les sociétés des nouvelles technologies puissent participer à ce marché, cette année les acteurs OTT ont été mis à l’honneur lors des conférences. Une industrie en train de changer dans un monde qui change, c’est aussi l’arrivée de Donald Trump au pouvoir aux Etats-Unis, accueilli l’an dernier au lendemain de la clôture du Natpe le 21 janvier 2017 par la Women’s March pour la défense des droits des femmes, et l’affaire Weinstein, qui en libérant la parole des femmes a provoqué nombre de mises à l’écart et de démissions dans le monde de la télévision, de la production et des nouvelles technologies après avoir ébranlé Hollywood… Ainsi, toujours en diapason avec l’actualité, la parole a été donnée aux femmes avec une discussion avec Jane Fonda, une session avec Rola Bauer la directrice générale de StudioCanal, ou une étude de cas avec les producteurs de la série afroféministe de Netflix Dear White People  de Justin Simien et Yvette Lee Bowser.

Cette année, près de 5000 participants (55% de latino-américains) dont près de 1100 acheteurs, 200 panélistes, 350 exposants, 71 pays représentés, et 16 sociétés adhérentes de TV France International regroupées sous la même ombrelle, à l’étage des marchés du Natpe se sont retrouvés à Miami Beach.

Lors du panel « The Next Hot Country For Export is… », François Lhomme d’Eurodata TV a fait le point sur l’évolution du marché de l’audiovisuel latino-américain. Comme ailleurs, les habitudes et les usages des téléspectateurs ont bien changé ces dernières années. Les telenovelas et les séries états-uniennes n’ont plus le monopole des meilleures audiences. Plus ouverts sur le reste du monde et moins accros aux séries à l’eau de rose, les téléspectateurs latino-américains ont un goût pour des fictions plus sombres avec par exemple les succès d’audience de la série turque Içerde  ou de la série brésilienne Jailers. D’ailleurs les programmateurs ont acheté moins de contenus en provenance des États-Unis. Avec la mode des séries orientalisantes, c’est Byzance pour les feuilletons turcs ! En 2017, 23% des contenus achetés à l’étranger proviennent de la Turquie en Amérique Latine contre seulement 6% des contenus de l’Europe de l’Ouest. Des projets de coproduction internationale pour les millenials ont aussi été lancés comme Bandeloro, une coproduction de Keshet (Israël) et Campanario Entertainment (Mexique) racontant une histoire d’amour interdite avec des supers héros se déroulant à Mexico ou la série Maria Magdalena une co-production de Sony Pictures Television Latin America et Dopamine revisitant la vie de la figure mythique et biblique Marie Madeleine tournée en Colombie.

Dans ce panel Adriana Ibáñez, consultante à la programmation et aux acquisitions, Imagen Televisión (Mexique), Mercedes Reincke, VP des contenus, Telefe/Viacom (Argentine), Juan Ignacio Vicente, responsable des contenus et de l’international, Mega (Chili),  Laura Miñarro, directrice des co-productions, Eccho Rights (un distributeur suédois qui gère les droits de plusieurs productions turques à l’international), et le modérateur Fabricio Ferrara, de Prensario, étaient tous d’accord pour dire que les téléspectateurs et les diffuseurs sont à la recherche de créations différentes et moins formatées que les séries américaines et les telenovelas locales, et un pays était au cœur de toutes les interventions, la Turquie. Leurs séries qui touchent très largement le public latino-américain ont créé un intérêt croissant pour le Moyen-Orient, son histoire, sa cuisine, sa musique. Depuis ces succès d’audience, le nombre de touristes visitant Istanbul ou Izmir a connu un véritable boom. Tous les producteurs rêvaient de reproduire un tel succès à l’international. Par ailleurs, dans ce panel, les participants parlaient aussi de la difficulté à s’identifier aux personnages des séries états-uniennes, programmateurs et acheteurs ne sont plus touchés par ce type de soap operas, il y a un vrai rejet des productions de leur grand voisin du nord, les séries « exotiques » comme les polars scandinaves ou les drama coréens les captivent plus que celles venues des Etats-Unis. Par ailleurs, les co-productions internationales à la Narcos ou l’adaptation de formats venus du Moyen Orient (Israël-Turquie) ou d’Asie (Corée-Japon) les intéressent particulièrement.

Dans la conférence « La evolución del buyer », on retrouvait un peu les mêmes problématiques. Un marché de plus en plus ouvert, un modèle économique en pleine mutation et une concurrence accrue, Marcos Santana, de Telemundo, Patricio Hernández, CEO de Mega (Chili), Eric Jurgensen, président et CEO d’ América TV (Pérou), et Dago García, VP de production de Caracol (Colombie) parlaient aussi de la façon dont leur métier a changé. Aujourd’hui ils achètent plus rarement des contenus « prêts à diffuser » et préfèrent prendre part au projet en amont. Il y a quelques années, les acheteurs étaient les rois aujourd’hui, les producteurs, les show runners sont de plus en plus importants. Par ailleurs, maintenant il faut penser multiplateforme et dimension internationale lorsqu’on se lance dans la production d’un programme.

Ces conférences étaient à l’image des chiffres à l’export[1], en effet, en 2016, pour la quatrième année consécutive, les exportations de programmes audiovisuels en Amérique latine ont diminué de 13,3 % à 3,7 millions d’euros. Cette baisse s’explique par un fort recul de l’Argentine pour la quatrième année consécutive (-38,8%). Le marché mexicain est aussi en baisse de 6,3%, également pour la quatrième année, alors que les achats de programmes français augmentent de 2,5 %  à 1,1 million d’euros au Brésil. En 2016, le Brésil représente 30,6 % des ventes vers la zone. Les crises économiques et politiques en Amérique Latine, ont ralenti les échanges économiques et les acquisitions de programmes, mais depuis quelques mois on sent un frémissement, et cela semble repartir.

Malgré tout, l’animation française marche bien. Dernièrement par exemple, au Brésil les séries Gaston (Mediatoon Distribution) et D comme débrouille  (Newen Distribution) ont été vendues à Canal Futura, Globosat a acheté Paper Port (Millimages) et Miraculous – Les aventures de Ladybug et Chat Noir (PGS Entertainment). Au Mexique, Once TV a fait l’acquisition des séries L’heure du Conte et Will (Superights), MVS le Quiz de Zack et Le Manège enchanté (Mediatoon Distribution). En Argentine, Paka Paka a acheté les droits d’Emmy & Gooroo et de L’heure du Conte (Superights) Il y a aussi eu de nombreuses ventes à des chaînes panaméricaines comme Paf le chien (Superights) à Discovery Latin America, ou Simon (GO-N International), Paprika (Xilam Animation) et Molusco (Superights) à Disney Channel Latin America.

Pour ce qui est du documentaire, le marché latino-américain reste difficile d’accès, et les prix y demeurent particulièrement faibles sans compter les crises politiques qui font que les directions des chaînes publiques changent régulièrement. Néanmoins, au Brésil, Globosat a acheté par exemple Gorbatchev-Reagan, le duel au sommet (Illégitime Défense)  et Magda Goebbels, la première dame du troisième Reich (CPB International), Ingmar Bergman, derrière le masque et Joan Miro l’artiste aux deux visages (CPB International) ont été vendus à  Canal Curta. Terranoa a vendu la série Le jour où à Canal Futura. En Colombie, Señal Colombia a acheté Orson Wells autopsie d’une légende (CPB International). Cuba, paradis en sursis (Terranoa) a séduit la chaîne panaméricaine DirectTV Latin America.

En matière de fiction les ventes de séries et de téléfilms français ont progressé de 6,7% en 2016 à près d’un million d’euro en Amérique Latine. Et cela marche particulièrement bien sur les chaînes du câble et celles panaméricaines comme DirecTV Latin America qui a acheté The Five (StudioCanal) et Guyane (Newen Distribution), ou, Au délà des murs (Newen Distribution) et La porta rossa (StudioCanal) qui ont été vendues à AMC Latin America.

En 2016, les ventes de programmes français vers l’Amérique du Nord sont en hausse (+36,7% à 25,0 millions d’euros) et atteignent leur plus haut niveau. En effet, les Etats-Unis, vers lesquels nos exportations ont progressé de 61,8 %, deviennent, pour la première fois en 2016, le premier marché pour l’animation. Disney Channel a par exemple acheté Gigantosaurus (Cyber Groups Studio), Paprika (Xilam Animation) et Paf le chien (Superights), cette série a d’ailleurs obtenu de très bonnes audiences sur cette chaîne[1].

En matière de fiction les chiffre sont bons aussi, les ventes de fiction française en Amérique du Nord  atteignent 5,8 millions d’euros et ont presque été multipliées par deux par rapport à 2015 (+98,1%). Malgré la concurrence locale très forte, l’intérêt se maintient aux Etats-Unis pour des séries françaises originales comme Versailles dont la troisième saison a été vendue à Ovation TV durant le Natpe, Sundance Now qui a acheté Le bureau des légendes ou encore Au-delà des murs acheté à Newen Distribution par AMC Networks. Netflix a été séduit par le thriller La Mante (AB International Distribution) et même le maître en la matière Stephen King a été des plus enthousiastes  «Je me régale devant La Mante sur Netflix… La Mante s’aventure sur des territoires inexplorés de la cruauté. Je ne crois pas avoir déjà vu un homme se noyer dans une machine à laver industrielle… Pas même dans un film de Rob Zombie», a-t-il écrit sur twitter.  Zone Blanche (AB International Distribution) est la première série TV française achetée par la plateforme VàDA Amazon Prime Video et NBC Universal USA vient d’acquérir la série, Lena, rêve d’étoile (Federation entertainment) pour son réseau Universal Kids. Il s’agit des droits de diffusion en 2e fenêtre puisque c’est une série originale Hulu. Cette plateforme VàDA a signé pour la première fois avec StudioCanal pour l’acquisition des droits exclusifs de diffusion en streaming de 20 heures de fiction non anglophone. Sont comprises dans ce contrat, la série franco-suédoise Jour Polaire ainsi que la série danoise Below the Surface.

Les ventes de documentaires ont baissé en 2016 en Amérique du Nord, néanmoins il y a toujours un attrait pour les documentaire de prestige ou évènementiels. Par exemple, Santa Muerte: La vierge des exclus (CPB International) a été acheté par National Geographic tandis que Smithsonian a fait l’acquisition de Tokyo : Catalysmes et renaissances (Terranoa). Le distributeur américain Cohen Media Group, vient d’acquérir les droits du dernier chef d’œuvre documentaire de Claude Lanzmann, Les Quatre Sœurs auprès d’ARTE Distribution. Cinemoi a acheté la série de Prime Entertainment Group Les grands réalisateurs d’Hollywood. Curiosity Stream a fait l’acquisition de Points de Repères (Balanga) et de Rêver le futur (About Premium Content).

Au Canada, Les routes de l’esclavage (CPB International), Khéops, mystérieuses découvertes (Lucky You) ou Tchernobyl: hors de contrôle (Newen Distribution) ou 1945-1953 : de la Guerre mondiale à la Guerre froide (ZED) ont été achetés par Radio-Canada. Cholestérol, le grand bluff (Andanafilms) et Le cinéma dans l’œil de Magnum (ZED) ont intéressé TV Ontario.

Par ailleurs, la vente vers les plateformes de VàDA offre de nouveaux débouchés. Les droits mondiaux sont en très forte hausse (+112,6%) et représentent 15,8 % des achats de programmes français dans le monde en 2016, même si sur les marchés, il n’est pas forcément évident d’obtenir des rendez-vous avec l’équipe des acquisitions de Netflix, Hulu et autres Amazon, “A Changing Industry in a Changing World”, dans un monde en pleine transformation, le Natpe reste un lieu où rencontrer les acteurs principaux et émergents de l’audiovisuel du continent américain. A noter que l’an prochain, le Natpe aura bien lieu à Miami Beach.

Le compte-rendu des entretiens menés sur place est disponible en mode connecté sur le site de TV France International en cliquant sur Notes d’info & Docs et Bilan des opérations.

Bonne lecture !

[1]« Succès de Paf le Chien aux US – Nathalie Pinguet, Superights, nous en dit plus », Le mag de TV France International, 8 février 2016

[1] L’exportation des programmes français en 2016, CNC – TV France International, septembre 2017