Avec 55 000 spectateurs, et plus de 2 000 professionnels, la première saison Séries Mania Lille, Hauts -de-France a été un franc succès.

Laurence Herszberg, la déléguée générale et Francesco Capurro, le responsable du forum européen des projets et des talents, reviennent sur cette saison hors du commun qui a vu l’émergence d’un grand rendez-vous international de la série, à la fois professionnel, populaire et exigeant.

L’entretien

 

Rue Faidherbe © Renaud Wailliez

TV France International : Quels retours avez-vous eu du Coming Next ?

Laurence Herszberg : Nous avions contacté TV France pour organiser le premier Coming Next en 2016 avec l’idée de présenter aux acheteurs présents à Séries Mania une sélection de séries prêtes à être lancées sur le marché international. L’enjeu initial était de promouvoir la création française : nous sommes financés par des fonds publics et derrière un festival international on se doit de booster notre industrie. Le fait que la France soit sur une vague porteuse, c’est très bien. 250 participants sont venus à la session de Coming Next from France, c’est vraiment encourageant. Les présentations étaient bonnes. Nous avons engagé un coach pour le forum de co-pro et pour le Coming Next. C’est indispensable. Nous avons besoin que l’industrie française soit au top.

La formule a séduit et depuis, d’autres pays ont souhaité organiser un Coming Next à Séries Mania. En 2018 nous avons notamment accueilli Coming Next from Denmark, from Germany et from Belgium. Les Belges sont venus à 50 par car, francophones et flamands réunis au plus haut niveau, ils ont organisé le Coming Next, un déjeuner de networking et acheté de la visibilité dans les espaces : ça a été un gros investissement mais un vrai carton pour eux ! Maintenant tout le monde nous sollicite. Cette forme de présentation est très plébiscitée car il s’agit de séries déjà en production et donc cela permet à de nouveaux diffuseurs d’intervenir, aux plateformes de faire des préachats. C’est donc un exercice que l’on va pousser.

Francesco Capurro : cette année, il y a eu 4 pays . La formule séduit parce que les séries sont quasiment prêtes à être diffusées donc dans le maillage que l’ont fait au Forum – ceux qui écrivent les séries, les scriptwriters, le forum des copro et après le Coming next – on couvre l’ensemble de la chaîne. Comme il y a un appétit énorme pour les séries, cet aspect qui est tout à fait en bout de chaîne intéresse vivement les participants.

 

TV France International : Le fait que Lille soit dans le Nord de la France, est-ce -que ça a un impact sur les participants au Coming Next car les pays cités sont des pays du Nord : Belgique, Danemark…. Ça n’est peut-être qu’un hasard.

Laurence Herszberg : oui, c’est un hasard. Pour la Belgique c’était une évidence, à cause de la proximité géographique. Pour l’Espagne, on était en relation avec Audiovisual from Spain, ils ont pris un stand. On a essayé de monter un Coming Next mais ils n’avaient pas assez de séries prêtes à nos dates. Et sur l’Italie, c’était un moment de transition politique qui n’était pas simple. Mais la directrice de la fiction de la Rai, Eleonora Andreatta est venue, notamment pour signer avec francetv. C’est tout à fait envisageable de travailler davantage avec l’Italie.

 

TV France International : C’est toujours 5 séries ?

Francesco Capurro : Non, ça dépend de nos interlocuteurs. Par exemple, les Belges ont présenté 16 séries parce que c’était la Belgique Flamande et la Belgique francophone. Ça a été plus complexe, on a dû doubler. Les allemands et les danois n’en avaient que 3 cette année.

 

TV France International : Qui choisit les séries du Coming Next ?

Laurence Herszberg : C’est un peu comme avec TV France, nous sommes en push. Ce n’est pas comme avec le forum de co-pro où nous nous faisons la sélection des projets. Là très clairement, on leur demande ce qu’ils souhaitent présenter et nos interlocuteurs sont généralement des organisations professionnelles.

Francesco Capurro : Oui, ce sont nos interlocuteurs qui sélectionnent les séries à mettre en avant, tout en dialoguant avec nous. En Allemagne, c’était German Films, pour le Danemark, nous avons travaillé avec le Copenhagen Film Fund et DR et pour la Belgique, s’agissant d’une opération plus large, ça a été un montage franco-flamand avec la VRT et la RTBF et la complicité de plusieurs organismes dont  Screen Brussels, Wallonie Bruxelles Images, Flanders images, la SACD Belge.

 

TV France International : L’idée pour l’année prochaine serait de doubler le nombre de pays ?

Laurence Herszberg : Nous avons des demandes de partout. La France va revenir comme chaque année. Nous avons tout intérêt à ce que ça se passe en France. Les Belges, il y a de grandes chances aussi. Je ne sais pas si ce sera doublé, mais en tout cas, nous on va essayer d’en avoir plus.

Francesco Capurro : On est en contact avec les Pays-Bas, on discute pour voir s’ils peuvent venir en délégation. L’organisation d’un Coming Next se fait de pair souvent avec une délégation professionnelle qui vient avec laquelle on négocie les accréditations et qui font aussi des opérations de visibilité, de promotion dans nos espaces, dans nos publications. On construit un package qui inclut la présentation de projets, où il y a un aspect marketing et promotion. Il est tout à fait possible de coupler une présence physique via un stand et une présentation de projets au Forum.

Laurence Herszberg : Nous ne sommes pas un marché mais nous nous sommes rendu compte que les stands complètent la visibilité. Comme nous avons des activités éditoriales variées, les stands permettent une présence fixe pour des organismes professionnels. Les stands, on va essayer d’en ouvrir plus car c’est intéressant.

 

TV France International : Ça serait pour les institutionnels ?

Francesco Capurro : En priorité oui. Les sociétés privées ont plutôt tendance à vouloir des espaces de rendez-vous comme elles avaient cette année – un grand open space – plutôt que des stands classiques qu’elles ont dans d’autres marchés. C’est plus flexible, ça leur permet de ne pas avoir un hôte ou une hôtesse en permanence sur le stand.

Laurence Herszberg : Et j’irais même plus loin. Dans le bilan que nous sommes en train de faire, tout le monde est d’accord pour dire que ça manque de fêtes. Or les fêtes sont des moments de networking privilégié. Il est très important de réseauter, et les fêtes sont parfaites pour ça. La fête de Federation a été très courue, car cette année c’était aussi la seule. Il a y eu plusieurs cocktails, celui que nous avons organisé avec Gaumont, celui de francetv…

 

TV France International : En général, un bilan très bon !

Laurence Herszberg : au-delà de nos espérances ! Nous savions ce que nous avions à construire. Et c’est une petite équipe qui pendant 6 mois a monté tout ça.

 

TV France International : Le succès populaire est également important.

Laurence Herszberg : Le succès populaire était là. Dans ce domaine depuis 30 ans, celui de la démocratisation culturelle, c’est ce qui m’anime, c’est très important pour moi. Une anecdote m’a vraiment touchée. Je suis sur le tapis rouge à la clôture et nous avions décidé que le public passerait aussi sur ce tapis. Je vois tous les gens qui défilent. On voit ce public populaire qui s’est installé et qui regarde une série en allemand sur les années 20 sous-titrée en français et personne n’a quitté la salle. Ça, c’est pour moi, l’une des plus belles images que je retiens. Je me suis dis, « là je l’ai fait ». On n’a rien abandonné de nos exigences et nous avons réussi un festival populaire et exigeant. Donc on est satisfait.

Francesco Capurro : Quant aux professionnels, à un moment, nous n’avions plus assez de sacs, de badges ni de sandwiches ! Nous avons été dépassés par le succès ! Les inscriptions ont démarré assez tard. Nous avions les gens qui nous suivaient puis d’un seul coup, quand toute la presse a commencé à parler de nous, avec l’annonce du Lille Transatlantic Dialogues, la venue de Reed Hastings, on a vu arriver des gens en masse. Les inscriptions ont monté en flèche les 3 dernières semaines et puis sur place, dès le premier soir il n’y avait plus ni sacs ni badges. On attendait 1 200/1 400 professionnels, finalement ils sont venus à plus de 2 000. Et il y avait tous les gens qui comptaient. Le fait d’avoir été à Lille a été un booster inimaginable.

Laurence Herszberg : ce qui ressort de nôtre enquête de satisfaction c’est que pour les Français il est plus simple d’être concentrés à Lille que dispersés à Paris, c’est plus efficace. Quant aux Européens ils n’ont pas vu la différence, grâce notamment aux liaisons directes en TGV depuis Charles de Gaulle et les principales villes du Nord Europe. Pour les Anglais, c’est même plus rapide, les Belges étaient contents de venir en voisins, les Allemands et les Hollandais aussi. Les Américains, n’ont pas tiqué, une fois qu’on leur a expliqué que Lille ça ne se prononçait pas « Leili » ! on leur a montré plein de photos du vieux Lille et pour eux c’est ça l’Europe, c’est l’Europe du Nord dont ils rêvent. Nous n’avons eu aucun problème pour les faire venir.

© Gael Leitao

TV France International : et les grèves ?

Laurence Herszberg : Les grèves ne nous ont pas facilités la vie. Mais même si certaines personnes ont annulé leur venue à cause des grèves, nous nous en sommes très bien sortis.

 

TV France International : Vous avez organisé une compétition française. Pourquoi une compétition spécifiquement pour les Français ?

Laurence Herszberg : C’est une vraie question qui anime les producteurs actuellement. Dans notre esprit, ce n’est pas une sous compétition. D’abord les séries françaises sont éligibles comme les autres à la compétition internationale, comme la série Ad Vitam l’était. Il aurait pu y en avoir deux…

Ce sont deux chances : une chance d’être dans la compétition internationale – et de toute façon, il n’y a jamais que 10 places elles n’y seront donc pas toutes quelle que soit leur qualité – puis être aussi dans la compétition française. Et un prix à Séries Mania, c’est un plus marketing pour les producteurs et pour les diffuseurs … et ça va le devenir de plus en plus.. Par exemple lors de la diffusion de Maman a tort sur France 2, il était indiqué au générique « Prix d’interprétation à Séries Mania ». Ce sont des possibilités d’accentuer la visibilité de la production française. C’est une vitrine supplémentaire. Et la presse a vraiment joué le jeu. Ce qui est important c’est de donner un coup de pouce à notre industrie nationale, c’est de faire un focus sur les séries françaises et de les faire juger par des journalistes internationaux, qui ne sont pas dans notre microcosme et qui parlent dans leurs articles de ce qu’ils ont vu en France. C’est incroyable ce qu’ils ont couvert la fiction française. Si nous n’avions pas fait ça mais juste un panorama sans compétition, il n’y aurait pas eu la même presse.

 

TV France International : La série Lauréat du Grand Prix du Jury, On the Spectrum n’a pas de diffuseur ? ça ne saurait tarder !

Laurence Herszberg : Pour l’instant non. Mais c’est une série parfaite pour faire un remake dans chaque pays. Est ce qu’elle sera aussi diffusée telle quelle ? je ne sais pas.

Lauréats © Gael Leitao

TV France International : Le remake, le format a-t-il été traité dans les ateliers ?

Laurence Herszberg : On l’a déjà traité dans différentes saisons auparavant. On y reviendra vraisemblablement car c’est une tendance. Il y a de très beau sujet dans la fiction française, par exemple, 10% qui en même temps est un succès sur Netflix. C’est dans les 50 séries les plus vues sur Netflix.

 

TV France International : Toujours sur la compétition française, quels sont les critères de sélection ?

Laurence Herszberg : Il n’y a pas de critères de sélection mais un comité de programmation, un comité éditorial. Sélectionner des films, je fais cela depuis 15 ans. C’est le travail du sélectionneur de dire ce qu’une série apporte, quelle est son originalité, sa qualité etc… les critères ce n’est pas une grille, ni un algorithme. On a une bonne vision d’ensemble quand on en voit 400. Comment construit-on une programmation ? une programmation ce n’est pas une série plus une série plus une série, etc… Les séries se répondent, ça a une couleur, ça raconte quelque chose de l’état des choses. C’est une photographie de la production mondiale ou de la production française. Sur la production française, très clairement, c’est plus compliqué car il en existe moins. Il y a des séries que l’on prend, d’autres que l’on ne prend pas. On a aussi une photographie à un instant T et cette année, on était très content de cette sélection. Mais le constat est que l’on ne produit pas assez en France. Il y a deux ans, nous avons dû ouvrir la compétition aux séries francophones pour élargir le choix.

 

TV France International : Cette saison, vous avez particulièrement développé la partie création.

Francesco Capurro : oui, notre but était de créer un événement décloisonné où les financeurs et les créateurs pouvaient se rencontrer, car l’enjeu majeur pour l’industrie européenne est de trouver les auteurs capables d’écrire les succès de demain. Nous voulions faire en sorte que les producteurs soient en contact avec les nouveaux talents, que les distributeurs puissent voir ce qui se passe, quelles sont les nouvelles idées qui germent chez les talents etc… C’est le contraire d’un marché avec un seul type de population que sont les acheteurs et les distributeurs, ou des rencontres de scénaristes en huis-clos. Au Forum nous avons eu 450 accrédités « talent » et 1400 « industrie ».

Pour faire venir les auteurs et développer nos activités liées à ce secteur, nous avons travaillé en collaboration avec Lorraine Sullivan l’ancienne directrice de Serial Eyes et nous avons constitué un réseau européen d’auteurs – les guildes et les associations d’auteurs européens – et on a eu l’idée d’avoir une espace physique pour les réunir. Il y avait des stands d’écoles européennes et de la SACD. On a construit pour eux un programme dédié de conférences autour des problématiques du secteur : la restructuration, les enjeux économiques, la rémunération, les copyrights…

A côté de ça, on a monté une petite école en quelques mois : Séries Mania Writers Campus à La Plaine Image. Notre volonté est de former et accompagner une nouvelle génération d’auteurs européens capables de de travailler ensemble au-delà des frontières pour répondre à la demande croissante de l’industrie à la recherche de talents et à un public de plus en plus exigeant et international. 20 scénaristes européens ont été sélectionnés pour participer à cette formation intensive de haute qualité. Après une semaine de workshops à la Plaine Images, les scénaristes ont présenté le résultat de leur travail aux professionnels présents pendant le Forum.

Plusieurs écoles étaient partenaires de l’opération :

  • La Fémis (Paris – France)
  • Le Conservatoire Européen d’écritures Audiovisuelle (Paris – France)
  • Emerson College (Boston – USA)
  • Serial Eyes (DFFB, Berlin – Allemagne)
  • The London Film School (Londre – Royaume-Uni)
  • The Sam Spiegel Film School (Jerusalem – Israël)
  • Midpoint (Prague – République Tchèque)
  • Scuola Holden (Turin – Italie)

Laurence Herszberg : Les 20 élèves sélectionnés ont participé à des ateliers encadrés par Martie Cook, scénariste américaine qui enseigne à l’université de Boston et Sarah Treem (The Affair – Showtime). Ils ont rencontré des scénaristes professionnels. Ils avaient les meilleurs avec Hagai Levy, Tony Grisoni et Bryan Esley. Ils ont rencontré des scénaristes expérimentés. Chaque élève avait un mentor avec lequel il a échangé. Ils ont rencontré Damien Couvreur de Netflix en entretien individuel. Le tout était gratuit.

On a également monté des writers’room – Enter the Writers Room. L’idée est venue en parlant avec 3 anciens élèves de Serial Eyes, Jana Burbach, Nikolaus Schulz-Dornburg et Alexander Lindh. Ce sont eux qui sont venus animer ces ateliers, ouvert sur inscription. 8 participants se sont prêtés concrètement au jeu d’écrire une série pendant une journée et les personnes pouvaient observer leur travail. Ça a très bien fonctionné. C’était original. On parle beaucoup de writers’room en Europe. C’est notre contribution au fait qu’il faut commencer dès le début du processus.

 

TV France International : Un coup de cœur, Laurence ?

Cette année a été marquée par l’arrivée des séries russes.

Avec une extraordinaire série An Ordinary Woman qui a reçu le prix d’interprétation. Je suis toujours sensible aux histoires de femmes et cette année, il y a eu une vraie tendance sur les femmes. Cette femme qui va tout faire pour protéger sa famille jusqu’à devenir proxénète. C’est une histoire qui m’a touchée. Et elle a gagné le prix d’interprétation, il n’y a donc pas que moi qui ai été touchée !

Sésries Mania 2018 – Reed Hastings-Netflix © Romuald-Maginot