Laurence Auer et Augustin Favereau, du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, nous exposent les grandes orientations de la politique audiovisuelle et l’organisation du réseau. L’occasion de revenir sur les rapports qu’entretient le ministère avec TV France International et sur les enjeux face aux nouveaux défis du secteur.

 

L’entretien

 

TV France International : Laurence Auer, vous êtes actuellement la directrice de la culture, de l’enseignement, de la recherche et du réseau, et Augustin Favereau, vous êtes le sous-directeur de la culture et des médias au ministère de l’Europe et des affaires étrangères. Pouvez-vous nous parler de vos parcours et nous expliquer quelles sont vos attributions ?

Laurence Auer : j’ai occupé des fonctions culturelles dans plusieurs postes : diplomate, j’ai été conseillère culturelle et directrice de l’Institut français du Royaume-Uni, à Londres, qui abrite  une salle de cinéma très importante, membre du réseau Europa Cinemas. J’ai été ambassadrice  dans les Balkans après avoir été chargée de la mise en place de l’Institut français de 2010 à 2013 comme Secrétaire générale. Dans ce cadre, a été créée une direction du cinéma avec un potentiel important de diffusion, de mutualisation des coûts des équipements et productions audiovisuelles que nous voulions diffuser dans le réseau culturel extérieur. Aujourd’hui, je suis responsable d’une direction qui gère toute la diplomatie culturelle, en particulier le réseau culturel extérieur, c’est-à-dire le pilotage des Instituts français et l’appui aux Alliances françaises. Il s’agit également du réseau des écoles françaises, des bourses d’enseignement supérieur et de recherche, bien sûr de la gestion d’un budget, mais également d’investissements, d’outils de modernisation et de numérisation. La coopération et la mise à disposition de l’expertise française sont une dimension importante de notre mission.

La responsabilité essentielle de la Direction de la Culture, de l’Enseignement, de la recherche et du Réseau, est aujourd’hui de trouver les bonnes articulations entre les composantes de la diplomatie culturelle, de prendre en compte les aspects économiques et de stimuler les nouveaux enjeux de l’influence et de l’attractivité de notre pays. Ceux-ci sont extrêmement importants et puissants en matière audiovisuelle.

Augustin Favereau : je suis également diplomate de carrière et suis arrivé un peu plus tardivement dans le domaine culturel. J’ai débuté au Quai d’Orsay sur les questions  européennes. J’étais en poste notamment en Allemagne et j’ai eu la chance de partir comme conseiller culturel à Jérusalem en 2013 où j’ai été initié à l’ensemble des activités de la diplomatie culturelle et d’influence : du rayonnement culturel classique aux activités de coopération et d’aide au développement. J’ai ensuite été nommé Sous-Directeur de la culture et des médias au sein de la direction pilotée par Laurence Auer. Au sein de cette direction, je m’occupe plus spécifiquement de la diplomatie culturelle : du pilotage de l’Institut français, opérateur pour l’action culturelle extérieure (sous la tutelle du ministère de l’Europe et des affaires étrangères et du ministère de la Culture), de la définition et de la mise en œuvre des politiques culturelles extérieures par grandes disciplines (arts visuels, livre, spectacle vivant…). Plus généralement, je m’occupe du suivi des industries culturelles et créatives à l’international, tant dans leur dimension commerciale (le ministère étant responsable du commerce extérieur, notre direction est responsable de l’accompagnement à l’international des industries culturelles et créatives), que dans la dimension « influence » et valorisation du modèle culturel français, francophone et européen. Les questions audiovisuelles sont importantes dans cet ensemble, tant dans le cadre de la tutelle partagée de l’audiovisuel extérieur que de l’accompagnement des industries audiovisuelles et des médias public et privés à l’international.

 

TV France International : Outre votre soutien essentiel au budget de TV France international, quels sont les moyens et la politique mis en œuvre pour aider l’audiovisuel français à s’exporter ?

Laurence Auer : La conjugaison des efforts des acteurs publics et des professionnels permet de valoriser, au plus haut point, les productions audiovisuelles à l’international. Il y a toujours eu dans les Alliances françaises et les Instituts, cette mise en avant des œuvres audiovisuelles, que ce soit à travers le cinéma ou le reste des programmes. Petit à petit, cette fonction de diffusion culturelle s’est transformée en une fonction plus commerciale et de promotion de produits.

Ces dernières années, notre réseau culturel s’est encore professionnalisé et spécialisé. Il est en mesure de produire des études de marché, mais aussi, pour les entreprises, d’accompagner l’indentification d’acheteurs potentiels de l’offre française et ce, dans le domaine de la promotion du cinéma, de programmes audiovisuels, de nos grands médias… Aujourd’hui, par exemple, le réseau fait la promotion de la version espagnole de France 24 et l’objectif, en Amérique latine, est de susciter une demande de programmes  français. Au-delà de la place traditionnelle du cinéma, nous voyons que celle des programmes audiovisuels a vocation à être plus importante sur les marchés internationaux, en particulier les séries et les films d’animation qui font une percée remarquable. Nos attachés audiovisuels qui couvrent 92 pays ont cette tâche d’appuyer les professionnels français. Il ne s’agit jamais de se substituer aux acheteurs ou aux vendeurs. Il s’agit toujours d’être en amont, en aval, et puis surtout d’être présents physiquement dans les pays et sur les marchés. La diplomatie française a cette chance d’avoir un réseau universel et des organisations professionnelles fortes. Par rapport à de grands pays de production audiovisuelle – comme les Etats-Unis ou encore aujourd’hui des pays qui ont été les invités du festival de Cannes, l’Inde et les pays émergents tels le Nigéria ou l’Afrique du Sud – nous avons cette particularité d’avoir ce réseau particulièrement utile et très professionnel sur tous ces segments importants de la profession.

Augustin Favereau : Ce que je trouve très intéressant, c’est qu’il y a un atout français évident en matière audiovisuelle, une image de marque du cinéma et plus largement des contenus audiovisuels. L’excellence française est reconnue. Il y a une autre singularité française, un autre atout qui est ce réseau diplomatique et culturel qui nous permet de valoriser cette image et ces contenus partout à l’étranger. La question qui se pose notamment à nous dans cette direction est comment faire pour valoriser et faire fructifier cet atout mais également comment faire pour que ce réseau au service de la marque France et des opérateurs publics et privés français joue pleinement son rôle. Ce réseau, c’est le service public de la culture à l’international, et pour qu’il mène à bien cette mission, il faut qu’il soit calibré en fonction des besoins des opérateurs français. Si nous vous disons que nous sommes vos ambassadeurs à l’étranger, deux interrogations se posent. Qu’est-ce que les opérateurs ont besoin que nous fassions pour eux ou avec eux à l’étranger ? Et en miroir, comment pouvons-nous, nous réseau culturel, attachés culturels, attachés audiovisuels, être les meilleurs réceptacles des demandes de coopération, de partenariat et aussi des demandes commerciales, économiques émanant de nos partenaires à l’étranger ? Et l’audiovisuel a une particularité, c’est qu’il est l’industrie culturelle par excellence. Aujourd’hui on voit bien que la marque France, c’est autant les grands studios et les grands noms français du cinéma que Le Bureau des Légendes ou Engrenages.

 

TV France International : Les chiffres de l’étude à l’export du CNC et TV France chiffres sont satisfaisants, en particulier pour la fiction. Quelles sont, selon vous, les mages de progression ?

Laurence Auer : Ce qui est intéressant dans l’évolution de ces chiffres, c’est de voir que nous avons des marges de progression, comme pour le jeu vidéo, la musique, avec des usages qui se démultiplient et se banalisent. On voit l’émergence de nouvelles zones de marché,  au-delà des zones traditionnelles de pénétration des œuvres audiovisuelles françaises. Donc, tous les rôles joués par les Alliances et Instituts – événements, mises en contact, structuration des marchés des pays émergents, etc. – prennent leur importance. La démarche de réflexion en commun avec le CNC est également très professionnelle et vertueuse.

 

TV France International : Quels sont les enjeux du ministère ?

Laurence Auer : Nous portons en priorité le développement de projets en matière d’industries culturelles et créatives en Afrique. Avec Jean-Noël Tronc, président de la SACEM et fédérateur de la famille « Industries culturelles et créatives » à l’export, et avec Rémy Rioux, le directeur général de l’AFD, nous discutons de l’enjeu que l’Afrique représente, à tous égards sans distinction entre l’Afrique francophone et l’Afrique anglophone. Une saison des cultures africaines en France est en cours de préparation pour l’année 2020 et le Président de la République a lancé un chantier important du réengagement en matière éducative et de l’enseignement de la langue française. L’audiovisuel est un excellent moyen de toucher la jeunesse. Le Plan Langue française prévoit  que l’on développe de nouveaux moyens d’apprentissage du français, notamment via le numérique mais aussi en formant de nouveaux professeurs. On sait que les programmes audiovisuels sont, à ce titre, cruciaux. C’est un constat que je partage avec Marie-Christine Saragosse, PDG de France Médias Monde et Yves Bigot, Directeur Général de TV5 Monde, qui sont fortement mobilisés à la veille du sommet de la Francophonie d’Erevan.

Augustin Favereau : L’Afrique réunit tous les enjeux de la diplomatie audiovisuelle aujourd’hui. La francophonie, même s’il n’y a pas que l’Afrique francophone. Il y a un réservoir de croissance économique et d’influence énorme en Afrique francophone. Aujourd’hui, lorsqu’on parle « audiovisuel » on n’est pas seulement en train de penser à une projection d’un film dans une salle de cinéma, et même la télévision parait totalement anachronique, voire démodée. On parle de vecteurs avec les smartphones, les tablettes, le linéaire, le non linéaire, le téléchargement, le streaming. On est dans le délinéarisé, dé-segmenté du smartphone comme vecteur et support privilégié de l’audiovisuel. C’est pour ça que l’Afrique est extrêmement importante dans nos activités car elle incarne tout ce potentiel économique, culturel et d’influence. Avec les chiffres des ventes de programmes audiovisuels français en Afrique (2,8% en 2017), c’est plus qu’une marge de progression, c’est une marge de rattrapage, face à la concurrence des TV Novelas, Nollywood, les fictions turques…

 

TV France International : Certains marchés restent difficilement pénétrables. Quelles actions pourrions-nous – le ministère et TV France – mettre en œuvre pour permettre à nos adhérents de pénétrer ces marchés ?

Laurence Auer : Les pays émergents, les zones de marchés traditionnels, en particulier l’Europe et l’Afrique concentrent tous nos efforts. En Afrique, où  nous pouvons mobiliser le réseau, c’est une zone d’investissements français et européens importants que nous pouvons contribuer à structurer comme de véritables marchés en appuyant des initiatives telles que le DISCOP à Abidjan et Johannesburg. Je voudrais également souligner l’enjeu réglementaire : on ne peut pas accepter un marché international dans lequel on ne rétribuerait pas les auteurs et les zones de productions audiovisuelles où les droits d’auteur ne seraient pas respectés.

Aujourd’hui, dans le combat pour rétribuer le droit d’auteur, une forme de souveraineté audiovisuelle européenne est recherchée. Les mécanismes européens, les conventions internationales, en particulier la convention sur la diversité culturelle de l’UNESCO,  l’Organisation internationale de la Francophonie sont autant de forums pour promouvoir ces enjeux et couvrir les usages numériques. Ces usages représentent de nouvelles opportunités mais ils  exigent également une grande vigilance pour préserver la juste rétribution de la création.

En Afrique et dans d’autres zones géographiques, nous avons donc intérêt à renforcer les liens entre le réseau, singulièrement celui des attachés audiovisuels, et des opérateurs comme TV France International. Nous allons proposer à TV France International et à ses adhérents des rencontres géographiques à l’occasion des grands rendez-vous annuels.

Augustin Favereau : La présence d’un bureau TV France à Pékin au sein de l’Institut est à mon sens ce à quoi doit aspirer ce réseau. On a des priorités qui sont les vôtres et des besoins qui sont ceux des sociétés, des vendeurs. On peut décider de mettre l’accent sous des formes différentes telles une mobilisation institutionnelle et une mobilisation de nos outils déjà existants et sous contrôle de la Direction, ce qui permet de réaliser des choses. La preuve avec ce qu’on a pu faire et ce que nous pouvons faire à Pékin : multiplication des événements, un showcase – Le Rendez-Vous Pékin…

Pour l’Amérique latine, le fait qu’il y ait maintenant une rédaction de France 24 en espagnol à Bogota, certes elle n’est pas là pour vendre des programmes audiovisuels français, rend la France et l’audiovisuel français plus présents. Elle ouvre la possibilité de partenariats mais aussi le besoin et l’envie de contenus audiovisuels français, plus forts par extension. Donc on pourrait peut-être imaginer que dans quelque temps, à partir de Bogota, on puisse renforcer notre activité audiovisuelle. Et c’est typiquement ce genre de dispositifs ad-hoc qui peut se mettre en place.