TV France International : Bonjour Pierre ! Vous êtes actuellement attaché audiovisuel régional Inde et Sri Lanka, basé à New Delhi, pouvez-vous nous parler de votre parcours ? 

Pierre Laburthe : Bonjour Isabelle et bonjour aux adhérents de TV France International !

J’ai un parcours quelque peu atypique. Ingénieur agronome spécialisé en politiques économiques, j’ai débuté ma carrière en Indonésie sur les questions d’économie de la filière teck. En 2003, j’ai fait mon Volontariat à l’Ambassade de France en Malaisie en tant qu’Attaché Universitaire et Scientifique. Les questions culturelles et audiovisuelles n’étaient pas vraiment traitées par l’Ambassade. Ayant toujours été attentif à ces sujets, j’ai commencé à m’y intéresser avec l’aide et le soutien d’Eric Soulier, alors Attaché régional à Singapour, et d’Olivier Delpoux, en poste à l’Asia-Pacific Institute for Broadcasting Development. J’ai développé le Festival du Film Français, ainsi que des rencontres et formations sur les questions de l’animation alors en plein essor en Malaisie. C’était aussi la période de l’émergence d’une nouvelle vague malaisienne avec de nombreux films dans les festivals internationaux. J’ai accompagné ces réalisateurs et producteurs et, à la fin de mon volontariat, je suis resté pour produire des courts métrages. Je suis ensuite parti à Bangkok en tant que Responsable culturel de l’Alliance française tout en continuant à être producteur indépendant avec un réalisateur malaisien. Ensemble nous avons produit un long métrage Karaoké, présenté en 2009 à la Quinzaine des réalisateurs.

En 2012, je suis rentré en France auprès de CFI, où j’ai travaillé sur des projets de coopération médias sur l’Asie et le Moyen-Orient.

Depuis septembre 2016, je suis Attaché Audiovisuel en Inde, un territoire en plein changement !

TV France International : Quel genre de programme rencontre le plus de succès en Inde ?

Pierre Laburthe : Il existe à ce jour 888 chaînes de télévision et plus d’une trentaine de plateformes OTT et VOD. On peut donc dire qu’il y a un besoin énorme de contenus.

Le marché indien est un marché fragmenté. C’est un pays de la taille d’un continent avec plus de 20 langues officielles et dont on estime que 10% de la population (soit quand même 125 millions de personnes) sont anglophones. Pays émergent, il reste aujourd’hui de vraies diversités dans les marchés et les cultures régionales, et des fractures sociales et ville/campagne. L’essentiel des programmes diffusés est indien (à 85-90% selon mon estimation).

En Inde aussi, les programmes qui rencontrent le plus de succès sont les feuilletons journaliers ou hebdomadaires, les jeux télévisés, l’animation, avec une importante production locale de qualité moyenne mais contextualisée, et les films en grande majorité indiens. 1900 films sont produits chaque année en Inde : d’abord à Bollywood, qui reste la référence, et dont les productions sont doublées dans les grandes langues indiennes, mais il y a aussi les films tamouls produits à Chennai et ceux produits en langue télougou à Hyderabad, deux industries tout aussi importantes. Les productions régionales prennent également de plus en plus d’importance : en langue kannada à Bangalore, en bengali à Calcutta, en malayalam au Kerala, mais aussi au Gujarat, au Maharastra, l’état dont la capitale est Bombay, etc.

Les contenus étrangers acquis sont encore en priorité des contenus anglophones, tout d’abord, car ils peuvent être diffusés directement sur certaines chaînes, mais aussi parce qu’ils sont facilement sous-titrables ou doublés, l’anglais étant une des langues officielles.

Si on parle de contenus autres, et donc de nos programmes français, les acheteurs indiens sont intéressés en premier lieu par des contenus facilement « doublables » (le sous-titrage étant réservé à une classe moyenne supérieure). Ainsi, l’animation est le genre français qui est le plus recherché : de par sa réputation, ses succès internationaux et son universalité.

Ensuite, on remarque un appétit de plus en plus grand pour les documentaires grand public et spectaculaires, mais aussi, à destination d’un marché bien précis, pour les documentaires sur l’art de vivre : médecines alternatives, bien-être, voyage (le tourisme, local ou international, explose en Inde, même s’il reste encore réservé à une classe moyenne ou supérieure), gastronomie et design.

Enfin, nous observons un engouement pour les formats épisodiques produits à l’étranger, avec l’explosion des plateformes digitales, qui se livrent à une concurrence féroce.

TV France International : Quelles sont les actions audiovisuelles mises en place par le poste pour promouvoir la production française ?

Pierre Laburthe : Après une période d’étude des actions passées et du marché indien à mon arrivée, nous avons eu 3 mois de programmation française en Inde grâce à l’opération « Bonjour India ». Ce « festival » pluridisciplinaire, culturel, scientifique et éducatif, a vu l’organisation de près de 70 projets déclinés en 300 événements dans 30 villes indiennes. Il a été l’occasion pour moi de poursuivre des actions de diffusion déjà engagées, mais aussi de tester de nouveaux formats et domaines. Nous avons été présents à de nombreuses manifestations, organisé un festival en ligne sur la plus grande plateforme VOD indienne, mis en place une programmation de films d’animation, des ateliers de réalité virtuelle et le premier Rendez-Vous de Mumbai avec TV France International autour de l’animation.

Bonjour India – 10 Years – 10 Films – Festival en ligne organisé en partenariat avec la plateforme Hotstar

Bonjour India – Atelier de réalité virtuelle

Le Rendez-Vous de Mumbai (janvier 2018)

Voir aussi :

 

Cette phase d’expérimentation nous a permis de mettre en place une nouvelle stratégie pour l’Ambassade, construite en un programme intitulé : Les Industries de l’Image animée.

Ce programme se décline autour de 3 volets :

  1. Renforcer la place et la visibilité des programmes français en Inde et sur l’ensemble des médias,
  2. Promouvoir la France comme terre de tournage et de post production,
  3. Construire une coopération bilatérale dans la formation aux métiers de l’Image.

Vos adhérents seront plus intéressés par le premier de ces volets.

Nous travaillons ainsi à une diffusion non commerciale des programmes français auprès de festivals et de nos partenaires réguliers (écoles de cinéma, d’animation design, etc.), en organisant des projections ou des ateliers. Cette visibilité est importante afin de contribuer à la notoriété des programmes français, mais l’étendue du territoire reste une vraie contrainte.

Le paysage audiovisuel indien est, comme dans le reste du monde, en train de changer drastiquement avec un développement des télécommunications impressionnant : en 3 ans, l’Inde est passée de la 150ème place mondiale en termes de téléchargement de données mobiles à la première place !

Nos programmes français n’avaient pas ou peu, jusqu’à présent, trouvé leur place dans un marché saturé par les productions locales, que ce soit au cinéma ou à la télévision, mais l’explosion du visionnage de vidéos en ligne et sur smartphone ouvre une opportunité exceptionnelle que nous essayons de favoriser auprès des producteurs de programmes français.

Nous avons ainsi une approche essentiellement tournée vers la facilitation de l’accès au marché indien pour nos producteurs et distributeurs français. Dans ce but, nous réalisons une veille et un réseautage avec les différents acheteurs indiens, historiques et plus récents, comme les nouvelles plateformes VOD. Et nous travaillons à renforcer le lien entre les professionnels français et indiens qui ne se connaissent pas assez.

Les acheteurs indiens de ces nouvelles plateformes se déplacent en effet peu sur les marchés internationaux et, lorsqu’ils le font, se dirigent naturellement vers les vendeurs anglo-saxons de contenus à la réputation internationale. C’est à nous, qui les rencontrons régulièrement, de les inciter à regarder vers la France. Pour la première fois, 5 acheteurs indiens se sont rendus au Rendez-vous de Biarritz et sont revenus enthousiastes et surpris par l’offre française.

Voir L’Inde au Rendez-Vous 2018 !!! (Le Mag de TV France International, 26/09/2018).

Mais nous travaillons aussi à dire aux professionnels français qu’il faut s’intéresser au marché indien, qui présente  une vraie opportunité, et dépasser l’image que l’Inde est un marché difficile et trop limité. Il existe de très nombreux nouveaux acteurs indiens, avec des moyens financiers importants et dans une logique d’acquisition portée par une forte concurrence.

C’est pourquoi nous allons nous concentrer sur cet accès à un marché très porteur actuellement, et organiser un rendez-vous annuel en Inde, où les industries françaises et indiennes pourront se rencontrer, mieux se comprendre et appréhender leurs offres et demandes mutuelles. Il s’agit de comprendre les attentes réciproques en matière de programmes, mais aussi de droits pour adaptation.

Ainsi j’invite une nouvelle fois tous vos adhérents à se joindre à nous les 13 et 14 décembre prochains pour les Rencontres professionnelles franco-indiennes organisées à Bombay. La majorité des acteurs indiens y sera présente, y compris les représentants des industries du sud en provenance de Tamil Nadu, Hyderabad ou Bangalore. Après une présentation des marchés français et indiens, deux jours de marché permettront aux différentes entreprises présentes de rencontrer celles qui comptent en Inde.

TV France International : Comment, selon vous, a évolué le paysage audiovisuel indien ?

Pierre Laburthe : Comme je le disais, le paysage audiovisuel indien connaît un bouleversement profond assez typique d’un pays émergent : accroissement de la classe moyenne, révolution numérique et digitale, saut technologique avec l’explosion du secteur des télécommunications et de l’utilisation de smartphones.

Les chaînes télévisées indiennes ont connu un fort développement ces dernières années que ce soit en termes de chiffres d’affaire ou de nombre de chaînes diffusées. En 2017, on estime que l’Inde compte 888 chaînes de télévision couvrant l’ensemble des principales langues parlées dans le pays (22 langues officielles dont l’anglais). Ce développement fait suite à l’ouverture du pays au secteur privé, au début des années 1990. Le groupe public Doordarshan diffuse une vingtaine de chaînes et le secteur privé compte 383 chaînes d’actualité et 402 chaînes de divertissement. L’industrie a connu une croissance forte des revenus ces dernières années, principalement grâce à la publicité, l’augmentation du nombre de foyers câblés, une croissance robuste dans la diffusion satellitaire (Direct to Home ou DTH) et l’expansion des marchés régionaux.

Surtout, l’Inde connait une révolution technologique qui bouleverse la diffusion et la consommation des programmes multimédias. En juin 2017, 75% de celles-ci se faisaient sur smartphone, dont 530 millions d’Indiens disposaient. Ce changement de paradigme a pour conséquence la multiplication des acteurs et des canaux, et entraîne une diversification de l’offre et donc de la demande de la classe moyenne, ainsi qu’une demande de contenus très forte.

Aujourd’hui, comme je le mentionnais plus haut, l’Inde est devenue la plus grande consommatrice mondiale de données Internet. L’utilisation massive d’Internet mobile en Inde s’explique par l’offre révolutionnaire lancée fin 2016 par l’opérateur Jio, qui propose un service commercial 4G avec de nombreuses applications (TV, musique, cinéma, actualités), gratuit au départ et aujourd’hui débutant à 1,20€ pour 2Go de données par mois pour monter jusqu’à 9,80€ pour 5Go par jour. Ce développement est accompagné par la vente de téléphones de la marque, dont le modèle de base est proposé à 0,60€ avec 1Go de données à destination principalement de la population rurale. L’Inde est ainsi passée du 150ème au 1er rang mondial en termes de volume de données Internet consommées.

Dans ce contexte, en moins de 2 ans, 30 sociétés offrant du contenu vidéo ont émergé en Inde. Agrégateurs de contenus, chaînes de télévision, opérateurs de télécommunication, sociétés de production de cinéma, ont créé leur propre plateforme : Hotstar, Hooq, Hungama Play, YuppTV, Spuul, BoxTV, DittoTV, Ogle, Muvizz, Arre, ALT, qui s’ajoutent donc à celles des acteurs étrangers majeurs : Netflix et Amazon Prime.

Grâce à la baisse de la tarification d’Internet mobile, le nombre d’abonnés ainsi que le temps de la consommation sur les plateformes VOD ont fortement progressé ces derniers mois. Le nombre d’abonnés d’Hotstar (première plateforme VOD indienne) a triplé depuis septembre 2016 et le visionnage vidéo a été multiplié par 7. Cette plateforme vient de dépasser 100 millions d’abonnés.

En ce qui concerne la plateforme Voot de Viacom 18, elle a atteint 25 millions d’abonnés (12 millions en décembre 2016) avec une consommation moyenne par abonné de 45 minutes par jour.

Les contenus diffusés sur ces plateformes digitales restent essentiellement programmés en hindi (63%), afin de s’assurer des chiffres d’abonnement massifs et émerger au haut de la liste pour survivre. Le reste du contenu est en langues vernaculaires (30%) et en anglais (7%).

Il existe ainsi une opportunité à saisir. La concurrence de ces nouveaux acteurs et leurs besoins en contenus se traduit par un investissement important actuel en contenus originaux : acquisitions de contenus, mais aussi achats de formats pour une adaptation locale en plusieurs langues vernaculaires, et coproductions,…

Les plateformes VOD sont demandeuses. Il faut que nos sociétés françaises saisissent cette opportunité.

Nous sommes là pour les accompagner.

Merci à TV France International et ses adhérents et, j’espère, à très vite en Inde !