Présentée hors compétition à La Rochelle en septembre dernier, Laëtitia est une des séries françaises les plus attendues de 2020. Produite par CPB Films (Compagnie des Phares et Balises) et L’Ile Clavel, et en co-production avec France Télévisions, elle est adaptée du best-seller d’Ivan Jablonka “Laëtitia, ou la fin des hommes“ (© Editions du Seuil 2016). 

Cette série événement (6×45′) relate la tragique histoire de ce fait divers qui a marqué la France en 2011 où Laëtitia, jeune fille de 18 ans, disparaît du jour au lendemain près de Pornic.

Il s’agit de la première série française sélectionnée au Sundance Film Festival, qui se déroulera du 23 janvier au 2 février aux Etats-Unis, dans la catégorie « Indie Episodic » dédiée aux séries depuis 2018. Ce festival, fondé en 1978 et propulsé par Robert Redford, est consacré au cinéma indépendant. 

Entretien avec Catherine Bernard, Directrice Générale Adjointe de France tv distribution, qui détient les droits à l’international, et Judith Louis, productrice chez l’Ile Clavel et Jean Labib, producteur chez CPB Films.

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L’entretien

TV France International : Pouvez-vous nous parler de la genèse de Laëtitia ?

Jean Labib et Judith Louis : Judith Louis, co-productrice / L’île Clavel, est une amie avec qui un désir mutuel de travailler ensemble est né. Un jour, elle m’appelle et me dit qu’il faut absolument que je lise le livre d’Ivan Jablonka, « Laëtitia ou la fin des hommes » (© Editions du Seuil). Deux jours après on se met d‘accord pour en faire une adaptation en série. 

La motivation est bien évidemment liée à la qualité du livre. C’est la base à partir de laquelle on pouvait réfléchir et il présente l’intérêt d’être à la fois une enquête classique autour d’un fait divers monstrueux, que Ivan a su développer, en tant qu’historien qu’il est, mais, aussi, une fiction romanesque (bien que la part de réalité reste très importante). On a donc différents niveaux de compréhension de l’histoire. Le tout fait avec un tact et une dignité qui fait qu’il y avait peu de possibilité de se fourvoyer dans quelque chose de voyeur. Le livre a donc été un garde-fou essentiel.

Jean-Xavier de Lestrade © Jérôme PRÉBOIS / FTV / CPB FILMS & L’ÎLE CLAVEL

Au moment de la négociation des droits d’adaptation du livre, la proposition de Jean-Xavier de Lestrade pour la réalisation de la série a largement joué en notre faveur. Jean-Xavier avait cette particularité par rapport à ce type de sujet (Manon 20 ans et 3x Manon) d’entretenir un rapport différent à la réalité, notamment grâce à son expérience en tant que réalisateur de documentaires. Il avait donc à la fois une approche très lucide, avec un profond respect pour les personnages inspirés de la réalité, mais aussi cette capacité de pouvoir s’en détacher pour proposer son adaptation en fiction.

Parallèlement à cela, il est important de mentionner le travail du talentueux scénariste Antoine Lacomblez, directrice de la fiction du groupe France Télévisions. Il avait d’ailleurs lui-même participé à Manon 20 ans et 3x Manon. Entre les deux perdure une longue promiscuité, une forte complicité, qui fait que les choses, naturellement, se sont faites assez vite. Anne Holmes, Directrice Générale Adjointe de France tv distribution, a été rapidement convaincue, et c’est comme ça que tout a commencé. L’idée était donc d’en faire une série en 6 épisodes ; la nature des différents personnages était tellement riche que ça dépassait le cadre d’un unitaire de 90 minutes.

Marie Colomb © Jérôme PRÉBOIS / FTV / CPB FILMS & L’ÎLE CLAVEL

TV France International : Quels ont été les défis à relever afin d’adapter une histoire vraie, aussi tragique qu’elle soit, en fiction ?

Jean Labib et Judith Louis : Ici, on a une vision assez contradictoire : en effet les défis à relever étaient complexes, mais le livre a joué un rôle décisif pour les surmonter. Un livre ce n’est pas un scénario. Très rapidement, Lacomblez et Lestrade, ont dû se saisir des personnages qui allaient être dessinés dans cette fiction tirée du réel. L’idée était d’être le plus proche possible de la réalité tangible. La seule manière d’équilibrer la monstruosité de cette histoire, c’était de rendre la dignité et la vie à cette jeune fille de 18 ans. Par conséquent, il fallait faire en sorte de montrer à la fois ce qu’avait été sa vie avant ce jour J et la potentialité de ce qui pouvait arriver après si elle avait vécu. C’est donc une évocation forte, quelque chose qui apparait comme un portrait en creux, puisque cette jeune femme a été assassinée au moment le plus extraordinaire de la vie. Après une enfance compliquée, petit à petit à force de courage, de vitalité et d’énergie elle était en train de s’extraire de cette morosité et des drames qu’elle a vécus.

Il y avait un autre aspect qui est un contre-point assez sensible dans le film : parler des hommes (en l’occurrence là ce sont des hommes) qui ont fait l’enquête (juges, magistrats, gendarmes…) et mettre en lumière l’intégrité, et l’honnêteté dont ils ont fait preuve dans une affaire aussi délicate.

Yannick CHOIRAT © Jérôme PRÉBOIS / FTV / CPB FILMS & L’ÎLE CLAVEL

Il y avait donc à la fois cette volonté de rendre compte de la réalité de cette affaire extraordinaire, du destin, de la trajectoire et de la vie potentielle que pouvaient avoir cette jeune femme et sa sœur. A travers elles, nous voulions dresser le portrait d’une jeunesse déchue, d’une classe sociale totalement à la dérive. C’était une manière d’intégrer un milieu, de raconter quelque chose qui se situe dans « la périphérie », dans le « quart monde » français qui n’est pas souvent décrit dans les films – et de le faire avec toute l’humanité nécessaire.

TV France International : Qu’est-ce qui a séduit France tv distribution dans ce projet ? 

Catherine Bernard : Nous sommes très fiers de cette collaboration et de la confiance accordée par CPB Films et l’Ile Clavel sur ce beau projet. Nous avons évidemment été très séduits par le livre et surtout par l’analyse réalisée par Ivan Jablonka de l’ensemble de l’affaire. Cette histoire dramatique a considérablement marqué les esprits des Français. Elle a bouleversé l’opinion publique et politique, et les analyses de Jablonka, quant au fonctionnement de l’administration (police mais aussi les services sociaux français) sont fortes. Ce tragique événement est donc bien plus qu’un fait divers, ce qui en fait un projet complexe mais riche en termes d’adaptation fiction. L’affaire a touché chaque Français. C’est cette émotion qui nous a touché dans la série à travers 6 épisodes saisissants, qui j’en suis sûre, ne laissera aucun des acheteurs indifférents.
Parce que cette affaire est le reflet d’un monde et de ses dérives…

TV France International : La série est très attendue. Comment expliquez-vous cet attrait ? 

Catherine Bernard : L’adaptation d’un best-seller est toujours très attendue, qui plus est d’un fait divers aussi marquant que l’affaire Laëtitia. C’est un sujet sensible et très délicat à traiter, ce qui rend la série d’autant plus intéressante. Le public s’impatiente également de voir le travail du réalisateur de la série, Jean-Xavier de Lestrade, connu de tous notamment grâce à l’Oscar du meilleur film documentaire qu’il a reçu en 2002 pour Un coupable idéal. Quel regard a-t-il porté sur cet événement tragique, sur la famille de Laëtitia, sur le fonctionnement du système judiciaire français… Autant de questions qui rendent légitime cette attente.


Jean Labib et Judith Louis : Nous avons proposé ce projet à France Télévisions, et avons reçu un accueil très favorable de leur part. Clairement, soyons lucide, c’est un type de série qui ne fait pas partie de la norme de production de France Télévisions. Nous ne sommes pas dans le corps central de leur production. Et je dirais heureusement. Heureusement, car c’est un objet tellement singulier et particulier, que ça ne peut pas constituer une ligne éditoriale pour France Télévisions, comme peuvent l’être une série policière classique, une série romanesque, ou encore une comédie…

C’est ce type de projet qui reflète toute l’importance d’un service public de télévision. Du fait de la médiatisation qu’avait suscité cette affaire en France et du succès du livre de Jablonka, cette série sera sans nul doute un programme phare de l’année 2020 du groupe France Télévisions. Nous devions donc relever un défi de taille dans la production de cette série et je crois d’ailleurs qu’on ne s’est pas trompés. Si on en croit le public du festival de la Rochelle, qui a eu droit aux deux premiers épisodes, la série a reçu un accueil très fort. Larmes, émotion étaient clairement sur tous les visages et ce fut pour nous une grande satisfaction. La sélection au festival de Sundance témoigne également de la qualité de cette série et nous en sommes très honorés, bien évidemment. Nous espérons désormais que la diffusion antenne en France et à l’étranger soit couronnée de succès.

TV France International : Laëtitia est la première série française à être sélectionnée au Sundance. Quels sont les enjeux d’une telle nomination ?

Catherine Bernard : Cette nomination marque tout d’abord une ouverture à l’international et un gage de qualité pour la série. En effet nous sommes très heureux que Laëtitia soit la première série française à être sélectionnée dans la catégorie « Indie Episodic » au prochain Sundance !

L’un des rôles de France tv distribution est de faire rayonner les programmes français à l’étranger, de promouvoir le savoir-faire français en matière de fiction, et c’est exactement ce que nous allons faire avec Laëtitia. Nous en sommes très fiers.

C’est un festival prestigieux qui promet une forte reconnaissance internationale, puisque les Américains sont les spécialistes du genre. Ce type d’histoire est d’ordinaire peu retranscrit dans l’univers de la fiction et ce pari qui semblait risqué au premier abord, a finalement été payant. Ce n’est pas souvent qu’un fait-divers 100% français dépasse les frontières et intéresse outre-Atlantique ! C’est l’occasion de prouver aux Américains que les Français aussi possèdent un savoir-faire unique dans la réalisation de fiction !

Le festival Sundance n’est qu’une première étape dans notre stratégie d’exportation, nous espérons porter la série encore plus loin, grâce au travail remarquable de notre équipe commerciale, qui sera sur place et accompagnera le réalisateur Jean-Xavier de Lestrade pour présenter la série aux yeux du monde entier.

Nous sommes heureux et fiers de porter loin ce projet, aux côtés de Jean-Xavier et des deux coproducteurs.

Marie Colomb, Noam Morgensztern © Jérôme PRÉBOIS / FTV / CPB FILMS & L’ÎLE CLAVEL