TV France International : Bonjour Yoann ! Pourriez-vous vous présenter succinctement pour nos adhérents ?

Yoann Talhouarne : Bonjour à tous ! Je m’appelle Yoann Talhouarne, je suis attaché audiovisuel régional, basé à Lagos au Nigéria, d’où je couvre également quatre autre pays : le Ghana, le Togo, le Bénin et le Cameroun. J’étais auparavant en charge de la coopération avec les médias auprès de l’Ambassade de France au Burundi (2014-16), chargé de mission à Canal France International (2012-14), responsable audiovisuel à l’Institut français de Bucarest (2010-12) et juriste à Toronto au sein de la Canadian Broadcasting Corporation (2009-10). Je suis diplômé de la Faculté de droit d’Aix en Provence, où j’ai obtenu un Master en droit de l’Audiovisuel.

TV France International : Quel genre de programme rencontre le plus de succès sur vos territoires ?

Yoann Talhouarne : Hormis le football, ce sont les fictions (longs-métrages, séries TV) qui ont le plus de succès, en particulier les contenus nigérians qui sont extrêmement populaires dans les différents marchés de ma zone. Dans les pays francophones, les chaînes du groupe Canal+ consacrées à Nollywood (Nollywood TV, Nollywood Epic) rencontrent un large succès. Le groupe français a d’ailleurs fait l’acquisition en juillet 2019 de la plateforme nigériane Rok. Elle comprend, quatre chaînes de télévision et des studios à Lagos, qui produisent environ 500 heures de contenus par an.

Avec entre 1 500 et 2 500 films produits par an, le Nigéria demeure le second plus grand producteur mondial en termes de volume. Localement, la majeure partie de ces productions ne sont pas diffusées, et restent cantonnées au marché du DVD. La tradition du « home-vidéo » reste très ancrée. Ainsi, même s’ils sont en déclin, les revenus issus du marché du DVD/Blu-Ray ($39 millions en 2018) devraient rester supérieur, au moins jusqu’en 2023, à ceux de la vidéo par internet ($8,5 millions en 2018). Le principal frein à son développement demeure la faiblesse et les coûts importants de la bande passante. En revanche, le marché nigérian de la télévision reste dominant et a atteint un chiffre d’affaires de $732 millions en 2018. 71% de ces revenus proviennent des 6,5 millions de foyers qui disposent d’un abonnement à la télévision payante. Les revenus publicitaires sont en hausse ($156 millions en 2018) et représentent 21,3% du chiffre d’affaires du marché nigérian de la télévision.

Parmi les autres programmes, les émissions de TV-réalité (ex : Big Brother Naija) sont performantes en Afrique anglophone. Elles sont diffusées sur les chaînes thématiques de l’opérateur sud-africain de TV par satellite DStv, qui domine largement les marchés de la télévision payante au Nigéria et au Ghana. En parlant du Ghana, il est intéressant de mentionner que ce pays est dans une situation intermédiaire au sein de ma zone. Il dispose d’une production locale qui est plus importante que dans les pays francophones, avec une centaine de films produits chaque année dans la région de Kumasi (surnommée Kumawood), mais son marché reste dominé par le géant nigérian.

Enfin, le documentaire reste un genre qui est plus apprécié en Afrique francophone.

TV France International : Quels types de programmes français retrouve-t-on sur les chaînes de votre zone ?

Yoann Talhouarne : Les chaînes locales ont, pour la plupart, des politiques d’acquisition limitées. Elles favorisent les « in-house productions », ainsi que la diffusion de contenus Nollywood ou des télénovelas, qu’elles achètent en volume important pour réduire les coûts.

Les chaînes participent très peu au développement des productions locales en favorisant au contraire un système de bartering. Les producteurs doivent trouver un sponsor qui rémunérera la chaîne pour diffuser leurs contenus.

Malgré ce constat, je pense que l’animation française est le genre qui pourrait le mieux se développer au sein de ma zone. Certains groupes de médias nigérians recherchent du contenu pour leurs cases jeunesses (ex : le groupe Wazobia ou la plateforme de VOD, Nvivo, qui a récemment acquis du contenu auprès d’un de vos adhérents, Mediatoon Distribution). Je pense également à d’autres groupes de médias qui ont eu des échanges récents avec TV France International (ex : MCL TV). Enfin, on trouve des programmes français sur les chaînes premium des opérateurs de TV payante (Canal+, DStv, etc.).

TV France International : Quelles sont les actions audiovisuelles mises en place par le poste pour promouvoir la production française ?

Yoann Talhouarne : Notre coopération audiovisuelle est articulée autour de 3 axes :

1.Travail de veille.

Je réalise et publie une newsletter mensuelle sur les activités audiovisuelles dans ma zone. Certains de vos adhérents la reçoivent déjà, je serais ravi de la diffuser à ceux qui sont intéressés.

2. La promotion des contenus français.

En janvier 2019, pour la première fois, deux distributeurs nigérians ont participé aux Rendez-Vous d’Unifrance. Jusqu’alors, un seul film français était sorti sur les écrans nigérians (Valerian et la cité des mille planètes en 2017). En 2019, trois films ont été commercialisés (L’extraordinaire voyage du Fakir / TF1 Studio, Nicky Larson et le parfum de Cupidon / Orange Studio et Anna / Lionsgate, qui a pris la tête du box-office lors de sa première semaine d’exploitation). Un distributeur supplémentaire a participé aux Rendez-Vous de 2020.

Aucune chaîne nigériane n’a participé aux Rendez-vous de Biarritz. Peut-être qu’en lien avec l’association Broadcasters of Nigeria, nous pourrions accompagner un ou deux diffuseurs pour la prochaine édition.

3. Accompagnement des professionnels français et nigérians.

Les professionnels nigérians sont traditionnellement présents dans les rendez-vous internationaux qui ont lieu en France. Des délégations nigérianes se rendent chaque année au MIPCOM/MIPTV, ainsi qu’au Festival de Cannes, où l’Etat de Lagos disposait d’un pavillon en 2017 et 2018. Notre objectif est qu’ils continuent de se rendre en France, et qu’ils élargissent leur intérêt à d’autres rendez-vous internationaux. Je pense notamment au Festival d’Annecy (où le nombre de participants nigérians augmente chaque année) et à Séries Mania.

En marge de ces évènements, nous développons des plateformes de rencontres exclusives entre les professionnels de nos deux pays :

  • Depuis 2018, nous soutenons le Nigerian International TV Summit, dont la 3ème édition aura lieu à Paris le 3 avril à l’hôtel Molitor et dont le programme détaillé sera dévoilé début mars (https://www.nifsummit.com/). La seconde édition avait rassemblé une trentaine de professionnels nigérians et français, de l’ensemble de la chaîne de production audiovisuelle, et était construite autour de 4 thématiques : « les possibilités de coproductions internationales », « la distribution internationale de contenus nigérians », « la professionnalisation des services de doublage et de sous-titrage, de l’anglais vers le français notamment » et « la télévision payante et le passage à la TNT ». Elle a permis de développer plusieurs collaborations dans les domaines de la formation, de la distribution et de la prestation technique.

Nigerian International TV Summit – 3-4 avril 2020

Nigerian International TV Summit – 3-4 avril 2020

Nigerian International TV Summit – 3-4 avril 2020

  • En juillet 2019, nous avons organisé à Lagos les Journées franco-nigérianes du cinéma. Elles ont réuni une centaine de professionnels, dont 16 français. Le programme incluait des tables-rondes thématiques, un atelier de coproduction (avec la présentation de 10 projets nigérians préalablement sélectionnés) et la projection d’un film français acheté par un distributeur nigérian. Nous avions notamment accueilli David Kessler (directeur d’Orange Content), Francis Nébot (Dirigeant d’Ifind, une société de distribution française spécialisée dans les contenus nigérians), Cécile Gérardin et Laurent Sicouri (Canal+ International), Eric Garandeau (ancien président du CNC), Emilie Boucheteil (directrice du département cinéma de l’Institut français de Paris), Simon Minkowski (Canal Olympia), François Catala (cofondateur de LAFAAAC), Serge Noukoué (fondateur de la Nollywood Week) ainsi que 8 producteurs. La seconde édition aura lieu les 7 et 8 juillet. Nous accorderons une place plus importante à l’atelier de coproduction franco-nigérian.

David Kessler aimait venir à Lagos. Il avait participé à des évènements organisés par l’Ambassade à deux reprises. C’était pour nous un formidable parrain. Nous avions réalisé cette interview lors des journées franco-nigérianes du cinéma et il nous avait dit de compter sur lui pour la seconde édition. Sa disparition a été un choc.



Journées franco-nigérianes du cinéma – juillet 2019

Ateliers de coproduction – Journées franco-nigérianes du cinéma (juillet 2019)

Ce travail de rapprochement entre les professionnels français et nigérians de l’audiovisuel s’est également traduit par la signature d’un accord de coopération entre le CNC et l’agence publique en charge de la promotion du cinéma nigérian, la Nigerian Film Corporation (NFC). Elle a eu lieu début janvier à Paris et pose les bases d’une coopération renforcée en matière cinématographique : patrimoine cinématographique, éducation à l’image, coopération artistique, distribution et exploitation. L’accord prévoit aussi des échanges renforcés sur le plan institutionnel. Le CNC s’engage à apporter son expertise en matière de régulation et de réglementation auprès du NFC, déterminé à développer sa politique cinématographique et un cadre de régulation.

Signature de l’accord CNC / Nigerian Film Corporation (14 janvier 2020)

Enfin, nous avons engagé, depuis 2017, un travail important d’accompagnement et de professionnalisation de l’animation nigériane. C’est est un des secteurs les plus dynamiques au Nigéria. Il pesait en 2018, $140 millions et a un fort impact sur le marché de l’emploi (un studio d’animation emploie en moyenne 9,6 personnes), avec de nombreux studios qui ont ouvert depuis 2010. Ces acteurs opèrent cependant dans un environnement très fragmenté et compétitif, auquel s’ajoute la difficulté d’accès aux marchés locaux et internationaux. Face à ce constat, nous avons organisé des ateliers de formation, un symposium en présence de professionnels français, et publié un livre blanc de l’animation au Nigéria (https://issuu.com/institutfrancaisnigeria/docs/animation_in_nigeria_vf). En 2020, nous allons continuer notre accompagnement, en proposant un focus nigérian au sein du Digital Lab Africa. L’objectif est d’organiser le mentorat et l’incubation de projets nigérians dans les domaines de l’animation, du jeu-vidéo et de la réalité virtuelle, en lien avec des professionnels français. A l’issue de la phase d’incubation, nous prévoyons d’organiser un grand rendez-vous autour des industries culturelles et créatives, début novembre à Lagos. Il réunira des entreprises et experts français du jeu vidéo, de l’animation et de la réalité virtuelle. Ce sera l’occasion de promouvoir l’expertise française et les projets incubés. Je souhaiterais également mentionner le projet de soutien au secteur ghanéen de l’animation, sur lequel travaille notre Ambassade au Ghana, et qui vise, notamment, à mieux les préparer à leur participation aux marchés internationaux, et à accompagner leur structuration localement.

Symposium animation (2017)

TV France International : Quelles sont les grandes évolutions du paysage audiovisuel nigérian ces dernières années ?

Yoann Talhouarne : Le paysage nigérian a été impacté par deux tendances qui se recoupent : le développement des plateformes numériques, ainsi que l’intérêt accru des opérateurs étrangers pour le marché nigérian (et réciproquement).

Nollywood est une industrie qui s’est, jusque dans les années 2000, cantonnée à son seul marché local (estimé à 150 millions de consommateurs), avec des productions à très bas coûts. L’arrivée de Netflix (qui a acquis plusieurs dizaines de films, avec des tarifs largement supérieurs à ceux proposés par les diffuseurs classiques) et d’autres plateformes, ainsi que la réapparition des salles de cinéma (environ 200 écrans au Nigéria), ont fait émerger un nouveau type de films dont les budgets de production sont supérieurs. Avec le succès de longs-métrages comme « The Wedding Party », le cinéma nigérian a plus que démontré son potentiel lucratif. Le 1er opus du film sorti en 2016 a généré près d’un million d’€ de recettes. C’est désormais un cinéma qui s’exporte dans la sous-région, mais également en Europe et dans les Amériques. Nollywood est devenue, aux côtés de l’empire musical nigérian, une des formes les plus identifiées d’industrie culturelle en Afrique.

Le Nigéria attire désormais des investisseurs étrangers. J’ai déjà parlé de l’accord de Canal+ avec Iroko, mais je pourrais également mentionner celui entre Sony Pictures et la société de production nigériane, Ebony Life, pour la production de 3 séries TV. En septembre 2018, Netflix a pour la première fois fait l’acquisition d’un film nigérian avant sa sortie en salle (Lionsheart). L’opérateur américain, qui n’a pas encore de bureau à Lagos, s’intéresse désormais à la production en direct de séries TV et films nigérians. Plus récemment, la société de production FilmOne a conclu un accord d’$1 million pour coproduire 6 films avec l’opérateur chinois Huahua Media. Enfin, toujours en termes d’investissement étranger, je mentionnerai le groupe Vivendi qui va prochainement inaugurer une salle Canal Olympia à Abuja, et une seconde, qui devrait ouvrir à Lagos.

Je conclurai en indiquant que Nollywood dispose d’un potentiel important de développement, mais qu’il reste encore pénalisé par de nombreux obstacles : le piratage endémique, l’absence de vision stratégique, de financement structuré, de cadre réglementaire… Il existe également très peu de formations professionnalisantes, notamment pour les métiers techniques.