La deuxième édition de l’USPA international Session va se dérouler le 25 mars prochain, dans le cadre de Séries Mania Forum. Cette session, dédiée au Québec, va accueillir Hélène Messier, Pdg de l’Association Québécoise de la Production Médiatique, et les producteurs indépendants québécois et canadiens francophones. Interviendront également le CNC, ainsi que la Sodec (Société de développement des entreprises culturelles (Québec). Côté USPA, c’est Jérôme Dechesne qui interviendra. L’occasion pour lui, le Délégué général adjoint de l’USPA (Union syndicale de la production audiovisuelle) mais aussi le Président de la CEPI (Coordination européenne de la production audiovisuelle indépendante et du cinéma) de revenir sur l’événement, sur les liens avec le Québec, et sur la coproduction audiovisuelle.

L’entretien

TV France : Vous organisez le 25 mars à Séries Mania Forum, la deuxième édition de l’USPA international Session. L’année dernière, l’Italie, cette année, le Québec. A quoi répond l’idée de ces rencontres internationales ? Quel est le but de ces sessions ?

Jérôme Dechesne : La compétition internationale nourrie par l’appétit des plateformes pour des séries exclusives génère une course à la qualité qui se répercute dans les coûts de production. Dans la plupart des pays, les fictions étaient traditionnellement très nationales ; les coûts en étaient relativement constants et le marché du pays suffisait à les financer. Désormais, un marché des séries très haut de gamme a émergé un peu partout et les diffuseurs nationaux ne suffisent plus pour financer ces œuvres, d’autant que ces diffuseurs traditionnels souffrent de la compétition des services à la demande et de la chute des prix publicitaires orchestrée par Google. La coproduction internationale est de fait une nécessité si les producteurs ne veulent pas s’enfermer dans un dialogue exclusif avec les seules plateformes internationales. Comme l’animation il y a 30 ans, la fiction fait sa mue et doit trouver des partenaires hors des frontières. Sur ce constat, nous avons imaginé une manifestation qui mette en relation des producteurs français avec des producteurs d’un autre pays à l’occasion de rendez-vous internationaux très forts comme Séries Mania Forum. Il s’agit surtout de faire connaître d’autres éco-systèmes de productions. Chaque pays a sa propre approche de la production et sa propre politique en matière de régulation et de marché. Faire émerger des désirs de coproduction organique, c’est-à-dire artistique, c’est faire naître un climat de confiance et permettre aux producteurs de se connaître les uns les autres. Or, la confiance naît de la bonne compréhension de l’environnement dans lequel un éventuel futur partenaire évolue. Ces sessions sont donc aussi l’occasion d’entendre des producteurs d’autres pays nous parler d’eux, de leur métier et des œuvres sur lesquelles ils travaillent.

TV France : Donc cette année, vous recevez Hélène Messier, Présidente Directrice Générale de l’AQPM. Le rapprochement avec le Québec, une stratégie francophone ?

Jérôme Dechesne : Le Canada d’abord est un partenaire historique de coproduction si l’on parle d’audiovisuel au sens large. Mais si l’on rentre dans les détails, on constate d’abord que cela a surtout concerné l’animation et ensuite que ce mouvement s’est ralenti ces dernières années. Le CNC et la SODEC nous expliqueront comment fonctionne ce traité de coproduction et pourquoi il existe ce sentiment de ralentissement dans nos échanges avec le Canada. Pour parler plus spécifiquement du Québec, il faut rappeler que la langue est essentielle lorsqu’on parle de diversité culturelle. Le Québec et la France, c’est une relation évidente et durable. Pourtant, les échanges de production en matière de fiction semblent plutôt orientés vers des achats de format et des adaptations de part et d’autre de l’Atlantique. Cette rencontre a pour but d’aborder cette problématique et de générer à l’avenir plus de coproductions natives avec les producteurs québécois. En effet, la francophonie représente, en plus de l’Europe, une opportunité naturelle de partenariat pour la production française : c’est une stratégie payante à court et à long terme, nous en sommes persuadés. Il faudra aussi veiller les prochaines années à regarder ce qu’il se passe du côté de l’Afrique car l’explosion démographique y renforcera la place de la francophonie et donc des œuvres d’expression originale française.

TV France : Comment participer à l’édition du 25 mars ?

Jérôme Dechesne : Pour y participer les professionnels accrédités au Forum Séries Mania peuvent s’inscrire sur [email protected]

TV France : L’année dernière, vous receviez l’Italie. Quel bilan avez-vous tiré de cette première session ?

Jérôme Dechesne : Très positif ! La qualité des échanges informels entre les producteurs a été passionnante et leur mobilisation au-delà de ce à quoi nous nous attendions. Les annonces de nos groupes de service public de former le dispositif Alliance ont été une occasion idéale pour lancer cette manifestation. De surcroît l’Italie venait d’adopter des obligations de production inspirées de celles existant en France et il était très intéressant de les écouter nous en parler. Ces manifestations permettent de créer un réseau de liens individuels entre producteurs. C’est dans la durée que se développe des relations de confiance permettant de générer des coproductions originelles, aussi le bilan complet est-il difficile à dresser aujourd’hui mais il sera nécessairement très fructueux, nous en sommes persuadés. L’Italie a d’ailleurs entendu prolonger ce dialogue en organisant un événement similaire à Rome, durant le MIA Market 2019. Nous avons pu, grâce à la présence et à la participation du CNC, comprendre comment les aides publiques peuvent agir pour ce développement. Ainsi, le fonds d’aide bilatéral franco-italien s’est-il enfin ouvert aux séries de fiction en septembre 2019. C’est très important d’accompagner l’ouverture de ces fonds à l’audiovisuel et d’être force de propositions pour améliorer ces éco-systèmes. De nombreux témoignages de producteurs français ont aussi fait part à leurs homologues des difficultés administratives amenées par les autorités italiennes dans les montages de coproduction. Nous espérons que certaines facilités administratives seront imaginées côté italien pour dépasser cela.

TV France : Vous œuvrez pour un rapprochement avec l’Italie. Quelles sont les opportunités avec l’Italie puis généralement avec l’Europe depuis la mise en place du dispositif Alliance.

Jérôme Dechesne : L’Italie et la France partagent une vision politique similaire en matière de défense de la diversité culturelle. En contraignant les plateformes américaines à investir dans la production indépendante de leur pays, ils ouvrent la voie pour d’autres. Dans le cadre de la transposition de la directive SMA, il était très intéressant de montrer ce visage uni et cet intérêt réciproque. Plus généralement, l’Alliance affiche des ambitions et permet d’accompagner ce mouvement de fond des producteurs européens à s’associer dans des coproductions. Le fait d’avoir des diffuseurs nationaux, normalement inquiets de leur seul public, ouvrir un dialogue permettant de faciliter le financement de projets internationaux, c’est un événement important pour la production européenne. Les Scandinaves avaient déjà expérimenté entre eux et avec les Allemands ces rapprochements rendus nécessaires si l’on veut atteindre les seuils de coûts de production que l’accès au marché international impose.

Mais ces rapprochements entre diffuseurs ne peuvent pas fonctionner si la production européenne ne s’organise pas elle aussi de son côté pour répondre au défi de financement posé par ces séries à caractère international. Il faut donc intensifier ces rencontres.

TV France : Quels sont les enjeux de la coproduction internationale ?

Jérôme Dechesne : La coproduction internationale est un outil incontournable des productions européennes de série à forte ambition. Ici, l’enjeu est de développer des coproductions natives, dès la phase de développement. Acteur de la diversité culturelle, la production européenne développe l’ingénierie de financement qu’offre la coproduction et évite ainsi la standardisation possible des œuvres dictée par les algorithmes. Désormais, la préservation de l’identité culturelle et de la propriété intellectuelle européennes passe par la protection et le développement d’une production indépendante européenne forte. La coproduction internationale est le meilleur moyen pour les producteurs européens d’être en mesure de garder en Europe la propriété intellectuelle née en Europe.

TV France : comment la Coordination Européenne de la Production Indépendante (CEPI) aide-t-elle dans cette stratégie ?

Jérôme Dechesne : Le partage des expériences de chaque pays est devenu clé pour avoir une voix constructive auprès des instances européennes. En rapprochant les points de vue entre pays de production aux cultures différentes, il y a déjà un pas que ce type de structure permet de franchir. Mais le désir des producteurs européens de développer ce réseau de coproduction nécessite d’aller plus loin et d’aller directement dans les festivals où l’organisation de telles manifestations est un véritable besoin. La production européenne change aussi à cet égard et assume désormais une communication plus directe dans le secteur. Sur les sujets traités par la CEPI, au-delà des veilles classiques sur les textes européens, la question des aides européennes est posée : il y a la nécessité d’être fléchée vers la production indépendante et de mieux aider la phase de développement durant laquelle les producteurs portent l’essentiel du risque. La question des conséquences du Brexit est également en question : elle pourrait avoir des conséquences très bénéfiques pour les productions de l’Union Européenne et leur distribution si jamais il est trouvé un moyen juridique de faire sortir les œuvres du Royaume-Uni des quotas européens. Enfin, la question des algorithmes de recommandation est au cœur de nos préoccupations car il n’y aura pas de réelle diversité culturelle sans une capacité, encore à conquérir, de garantir à chacun un accès à la diversité et à la richesse des œuvres européennes.