TV France International : Pouvez-vous vous présenter succinctement pour nos adhérents ?

Marjorie Lecointre

Marjorie Lecointre: Bonjour à toutes et tous, je m’appelle Marjorie Lecointre et je suis directrice adjointe de l’Institut Français du Royaume-Uni et attachée audiovisuelle depuis 2017, c’est mon premier poste dans le réseau. J’ai passé toute ma vie professionnelle dans le domaine de la culture et de l’audiovisuel. J’ai travaillé au cabinet des Ministres de la Culture et de la Communication Jean-Jacques Aillagon et Renaud Donnedieu de Vabres (2002-2007) comme conseillère presse et RP. Il s’agissait d’accompagner et de valoriser tous les grands sujets de politique culturelle et audiovisuelle : le droit d’auteurs, l’éducation artistique, lois sur l’audiovisuel, le soutien à la création et la diversité culturelle, la loi 2003 sur le mécénat, l’implantation du Louvre à Abu Dhabi, etc. J’ai ensuite rejoint le Grand Palais en 2007 où, pendant 10 ans, j’ai été successivement Directrice de la communication et du mécénat, Secrétaire générale et enfin directrice des évènements et de l’exploitation. Mon rôle consistait à programmer les évènements (Défilés de mode, expositions, Fiac, Biennale des Antiquaires, Paris Photo, Concert prive de Sting, etc), développer les ressources propres et assurer l’exploitation de ce vaste bâtiment de 77 000 m2 qui accueille environ 3 millions de personnes par an.

TV France International : Quel genre de programme rencontre le plus de succès au Royaume-Uni ?

Marjorie Lecointre: Des programmes de divertissement et de documentaires attirent une audience phénoménale. Le documentaire Blue Planet II de Sir David Attenborough réunit le samedi soir plus de 11 millions de spectateurs sur BBC 1, tout comme les émissions Strictly come dancing (Danse avec les stars) et The Great British Bake Off (concours du meilleur pâtissier). 

Le record d’audience toute chaines confondues est détenu en 2019 par la sitcom Gavin and Stacey, diffusée sur laBBC, avec 18 millions de téléspectateurs, suivi par I’m a celebrity, get me out of here, diffusée sur ITV (13 millions).  Et la palme du plus vieux programme à succès revient au soap opera Coronation Street : 10 000 épisodes ont été diffusés depuis 1960 sur ITV, et il attire toujours entre 6 à 7 millions de spectateurs par épisode. 

Les britanniques sont également très friands des chaines d’info en continu (BBC News et Sky News sont les plus suivies) et des retransmissions de compétitions sportives.

Comme dans de nombreux pays, les usages évoluent et on assiste à une recomposition du marché avec l’émergence des plateformes SVOD. Selon les études du BARB (Broadcasters’ Audience Research Board), plus de 14 millions de foyers britanniques ont en 2019 un abonnement a au moins un service SVOD (Netflix – 11,5 millions d’abonnés et Amazon Prime près de 6 millions). L’arrivée de Disney+ et de AppleTV+ en mars 2020 devrait amplifier encore davantage la croissance du parc SVOD. 

Dans ce contexte concurrentiel accrue, la BBC a lancé de nombreux développements numériques. L’iPlayer de la BBC, lancé dès 2007, est le service de TVR le plus utilisé au Royaume-Uni. Une 4e version est en cours, notamment pour offrir des services plus personnalisés et une durée de visionnage plus longue. L’offre en ligne de CBBC, destinée aux enfants de 6 à 12 ans, attire chaque semaine 1 million de visiteurs uniques, et celle de CBEEBIES, destinée aux enfants de moins de 6 ans, s’établit à environ 1,2 millions par semaine.

Il faut aussi souligner l’arrivée de Britbox, une initiative conjointe de la BBC et ITV qui offre un service de diffusion en continu avec des contenus d’origine britannique. BRITBOX a été lancée au Royaume-Uni en novembre 2019, avec un tarif d’abonnement mensuel à £ 5,99.

TV France International : Quelles sont les actions audiovisuelles mises en place par le poste pour promouvoir la production française ?

Marjorie Lecointre :Nous agissons à plusieurs niveaux.

Premièrement, le poste a pour particularité de disposer d’un magnifique Centre culturel ouvert 7j/7 avec deux salles de cinéma de 224 et 34 fauteuils, équipées en numérique et 35 mn, dont nous assurons la programmation, l’animation et l’exploitation. Pour vous donner un aperçu en chiffres, nous programmons 1300 séances par an, 100 % des films français distribués au Royaume-Uni (une cinquantaine par an), des sorties exclusives, 92% de notre public scolaire est de langue maternelle anglaise et nous accueillons 200 000 visiteurs par an.

Le Cine-Lumiere, labellisé Europa Cinéma, s’impose de fait comme le principal outil de la coopération audiovisuelle du poste. La programmation s’articule autour de trois axes majeurs : soutien à la création française, élargissement des publics avec une attention particulière au public jeune et scolaire, et valorisation de la cinématographie européenne et internationale. Le prix des tickets d’entrée est attractif et correspond à la volonté de toucher un public très large. Nous Nous engageons résolument en faveur de la diversité de la création, quand beaucoup de cinématographies européennes tendent à disparaitre des écrans à Londres. Cela reste un défi quotidien : si le cinéma français est aujourd’hui le 4e marché au Royaume Uni, les pays anglophones (USA et UK) détiennent à eux seuls 95% du marché !

2e axe, nous avons pour mission de développer les industries culturelles et créatives françaises et nous nous mobilisons afin de promouvoir l’expertise française et l’attractivité de la France. A titre d’exemple, nous soutenons la diffusion des séries françaises sur les plateformes UK avec des évènements BtoB, des projections privées, des soirées thématiques, nous participons à la promotion des films / documentaires engagés dans des compétitions au Royaume-Uni (Emmy Awards notamment). Nous avons des partenariats avec toutes les chaines françaises qui sont diffusées au Royaume-Uni, sur des thématiques variées :  diffusion de documentaires et promotion d’Arte in english avec ARTE, promotion de la langue française avec TV5 Monde, et France 24 est le partenaire officiel du Cine-Lumiere.         

3e axe, le poste veille à inscrire pleinement son action en collaboration avec les acteurs locaux du cinéma et de l’audiovisuel. Nous avons développé de nombreux partenariats avec des festivals, des institutions, des écoles, des médias …   A titre d’exemple, nous travaillons avec le BFI (British Film Institute), le London Film Festival, Into Films (association chargée de développer l’éducation à l’image au Royaume-Uni), Kings collège, la NFTS, les salons professionnels tels que C21 ou Focus, le salon des tournages. Nous soutenons le French Film Festival, qui est un festival itinérant dans le Royaume Uni : des centaines de projections pendant 2 semaines dans 35 villes.  

Enfin, le poste effectue un travail de veille relatif à la réglementation et l’actualité du marché, la BBC bien sûr, et nous organisons de nombreuses visites. Nous suivons aussi les organismes professionnels tels que le CIC (Creative Industries Council) et la Fédération des Industries Culturelles qui sont très inspirants dans leur structuration et leur stratégie pour valoriser les intérêts du secteur des industries créatives.

TV France International : Quels types de programmes français retrouve-t-on sur les chaînes au Royaume-Uni ?

Marjorie Lecointre: Le Royaume-Uni contribue à hauteur de 7% des exportations françaises dans le monde pour un montant de 12,3 M euros en 2018. C’est un marché à la fois stable et réputé difficile car fortement polarisé par les productions en langue anglaise. 

La série Engrenages (Spiral) demeure une réussite emblématique : achetée par BBC 4, elle a connu un vrai succès public dès la première saison et reçu une nomination aux BAFTAS. La 6e saison a été diffusée en 2017.

L’émergence des plateformes de SVOD constitue une opportunité nouvelle et leurs besoins de contenus se tournent vers les séries TV françaises et les programmes pour enfants. A titre d’exemple les séries Le Baron Noir et Le Bureau des Légendes ont été achetées par Amazon UK, mais cela reste exceptionnel. Sur Netflix, vous pourrez voir les séries Call my agent (Dix pour cent), The Forest (la Foret), le Chalet, ou des mini-séries comme Witnesses (les témoins, avec Thierry Lhermitte) ou la Mante avec Carole Bouquet.  

Nous avons une relation privilégiée avec Walter Luzzolino et son équipe, dont l’émission Walter presents sur Channel 4 est un must pour les fans de séries. On peut y trouver de nombreuses créations françaises (No second chance avec Alexandra Lamy, The passenger, Detective Cain, The Crimson rivers) et nous présentons des séries en avant-première au Ciné Lumière, dont certaines en mai prochain que je ne peux pas dévoiler ici.

Parmi les autres exemples, vous pouvez regarder Countdown, l’adaptation de l’émission Des chiffres et des lettres depuis 1992 sur Channel 4. La chaîne gratuite pour enfants Tiny POP a acheté les 2 saisons de la série Ollie & Moon, distribuée par Fédération Entertainement, et de Molang.

TV France International : Quelles sont les conséquences possibles du Brexit dans le domaine de l’audiovisuel en particulier en matière de production et de co-production?

Marjorie Lecointre :L’industrie du cinéma et de l’audiovisuel britannique s’est fortement mobilisée en faveur du Remain car c’est un secteur très stratégique pour le Royaume Uni : 186 000 emplois, 2,6 milliards £ de valeur ajoutée directe, 1,2 milliard £ par an d’exportation de films. Songez que 85 % des adhérents de l’association des producteurs de cinéma et de télévision britanniques (PACT) voulaient rester dans l’Union européenne.

Les impacts du Brexit demeurent incertaines car les négociations commencent à peine mais les enjeux sont très importants.

La France et le Royaume-Uni ont signé un accord bilatéral de co-productions en 1994. Cela représente environ 50 longs-métrages depuis 2006 et principalement des films indépendants. Leur nombre risque de se réduire, alors que l’éligibilité du Royaume-Uni au programme Creative Europe 2021 – 2027 est en suspens. La productrice des films de Ken Loach a tenu des propos très alarmistes à ce propos, évoquant même publiquement que le Brexit allait, dixit, « ruiner ses affaires ».

La restriction probable de la circulation des personnes peut fragiliser la mobilité des artistes et des techniciens avec une administration plus lourde, plus onéreuse. De même, la sortie effective de l’Union Européenne pourra entraîner des taxes sur les marchandises (ex : matériel de tournage), augmentant ainsi le coût des échanges commerciaux. Un possible ralentissement économique pourrait impacter les budgets de productions et a contrario, la baisse de la livre peut diminuer les coûts.   

Si le principe d’exclusion des services audiovisuels est préservé, les discussions vont se dérouler en marge des négociations générales relatives au futur accord commercial Union Européenne – Royaume-Uni et entrainer la non-application de la directive européenne sur les médias audiovisuels (SMA). Pour les britanniques, cela signifie la fin du principe du pays d’origine et un risque de délocalisation des activités vers les autres pays de l’Union. Après le vote du Brexit, la profession a exprimé une profonde inquiétude sur un possible déclin des studios britanniques (Pinewood, Leavesden, …) mais le Gouvernement n’a fait aucune annonce restrictive concernant les crédits d’impôt et peut au contraire être tenté par une stratégie fiscale encore plus incitative.

Les œuvres britanniques vont continuer à faire partie des quotas appliqués aux chaines de TV et aux services de VOD établis dans un pays membre de l’UE parce que la règlementation relève de la CETT (Convention Européenne sur la Télévision Transfrontière) et de l’Union Européenne.  Pour autant, aucune obligation de quota ne s’imposera aux services établis au Royaume-Uni du fait de la non-application de la directive SMA. Cette situation qui devrait bénéficier à la vente et la diffusion des œuvres britanniques dans les différents pays européens risque de créer une certaine distorsion entre les règlementations réciproques et devrait faire l’objet d’une négociation.