La prochaine édition d’Annecy (du 15 au 30 juin) se déroulera 100% en ligne. Mickael Marin, Directeur, Arnaud Miquel, Responsable des rencontres professionnelles, et Véronique Encrenaz, Responsable mifa, reviennent sur la genèse de cette édition hors-norme. Des bonnes nouvelles, mais aussi, des arbitrages, des doutes et des certitudes, toutes les étapes qui ont jalonné la création du programme 2020 du Festival et du mifa.

L’entretien

TV France International : Cette édition d’Annecy est 100 % en ligne. Passer en numérique n’a pas dû être une décision facile.

Mickael Marin

Mickaël Marin : Non, effectivement, mais cette décision a été le fruit d’un long processus qui a suivi l’actualité. Lors de notre déplacement à Bordeaux au Cartoon Movie début mars, la situation commençait à se dégrader avec l’arrivée des premiers gestes barrières. Peu à peu, nous avons pris conscience que nous nous dirigions vers des semaines compliquées. Puis, comme tout le monde, nous avons été contraints d’entrer en confinement. Toute l’équipe s’est alors mise au télétravail avec l’idée que nous arriverions peut-être à faire l’édition Annecy 2020 telle qu’elle était prévue (globale, physique) et qu’au mois de juin nous serions alors parmi les premières manifestations à avoir lieu ; mais en même temps, il y avait cette petite voix qui nous disait que le pire restait à venir et qu’une édition sous cette forme ne pourrait pas se tenir.

La situation étant de plus en plus critique en France et se dégradant également à l’international, nous nous sommes posés beaucoup de questions. Même si on arrivait à faire le Festival, les participants en provenance de l’étranger n’allaient pas pouvoir s’y déplacer. Or nous avions du mal à imaginer organiser un événement sans une partie du public, des accrédités, des partenaires, etc. L’élément déclencheur a été le report des Jeux olympiques : il a véritablement levé un verrou psychologique. À partir de là, nous avons reçu de plus en plus d’emails de participants et de partenaires nous demandant si nous pensions réellement que l’édition pourrait se maintenir en juin, soit un mois avant la date initiale prévue des JO. Il fallait donc prendre une décision et, en accord avec le conseil d’administration, je n’ai pas voulu faire durer plus longtemps le suspense ni m’entêter à mener jusqu’au bout un projet qui n’était plus réalisable. Pour les participants, les partenaires, mais également pour les fournisseurs et les autres personnes impliquées localement. La manifestation est importante pour la ville, avec 20 millions d’euros de retombées économiques !

En parallèle, l’idée d’une édition en ligne suivait son chemin. En effet, beaucoup de participants, de studios, de partenaires nous ont dit qu’ils nous suivraient s’il y avait une édition en ligne. À partir de là, nous nous sommes sentis plus légers. Certes, la décision a été très lourde à prendre, car c’était une façon d’annuler, en tout cas le rendez-vous annécien que nous connaissons tous ; mais nous annoncions en même temps que nous serions bien là, autrement, pour continuer à accompagner les films, les sociétés, les porteurs de projets et tout le secteur, avec la création de cet Annecy 2020 Online.

Dès lors, nous avons engagé un mode opératoire en interne. Chaque service « contenus » ‒ côté Films, côté Mifa (Marché du film) et côté Rencontres ‒ a travaillé avec son équipe pour voir ce qu’il était possible de transposer en ligne à la fois en gardant les fondamentaux et ce qui est plébiscité par les participants, et en s’adaptant à des contraintes techniques d’usage très importantes.

TV France International : Côté compétition et programmation, vous avez réussi à maintenir une très belle sélection.

Mickaël Marin : Côté Festival, nous avons souhaité que les films soient accompagnés pour qu’ils puissent bénéficier du label Annecy, et qu’il y ait bien une compétition car c’est très important pour ceux qui seraient primés. Cette mise en lumière leur permet en effet de se présenter dans d’autres festivals et de concourir pour de nouvelles récompenses. L’effet Annecy est l’équivalent d’un gros coup de pouce : nous l’avons bien vu cette année avec J’ai perdu mon corps et Mémorable, qui sont allés jusqu’aux Oscars. Nous ne nous voyions pas priver les créateurs et les réalisateurs de cela en leur imposant une année blanche, et sachant que les difficultés du secteur à cause de cette crise allaient être très importantes, même s’il est le seul qui continue de tourner. L’absence d’Annecy aurait rajouté de la difficulté à la difficulté. En organisant cette édition en ligne, nous préparons demain pour les studios, les sociétés de production, les réalisateurs en compétition ou encore, côté Marché, pour les porteurs de projets.

Il y aura donc bien une compétition dans tous les types de format. Celle-ci sera adaptée pour les longs métrages : nous aurons en majorité des films visibles en intégralité et quand ce ne sera pas possible nous en proposerons un extrait aux accrédités ‒ mais ils seront, bien entendu, vus en intégralité par les membres du jury qui devront juger cette catégorie de films. Et à côté de cette compétition qui se joue entre Longs métrages, Courts métrages, Films de télévision et de commande, et Œuvres VR, nous aurons comme chaque année des Programmes spéciaux, à l’exception de la programmation qui devait se faire en hommage à l’animation africaine et qui est reportée en juin 2021, de la même manière qu’a été reportée la Saison Africa2020 de l’Institut français (nous étions d’ailleurs soutenus et labellisés pour rendre hommage à l’animation de ce continent). Nous avons décidé ce report parce qu’il y avait une telle attente de la part des animatrices et animateurs africains que nous nous voyions mal proposer un hommage en ligne ou une annulation pure et simple. Nous leur rendrons ainsi pleinement, en 2021, l’hommage qu’ils méritent et ferons en sorte qu’ils puissent rencontrer le monde entier dans les meilleures conditions.

Nous avons été agréablement surpris de constater que très peu de films ont été retirés de la compétition, sachant que quand nous les diffusons en ligne, des questions évidentes de droits se posent. Il a fallu négocier film par film dans quasiment tous les formats, mais en définitive, nous avons une belle compétition et une belle programmation à présenter aux personnes qui s’accréditeront.

TV France International : La partie Rencontres est également très riche.

Arnaud Miquel

Arnaud Miquel : Les Rencontres, c’est le volet « partage de connaissances » d’Annecy, avec toute une série d’événements où des professionnels sont invités à venir expliquer comment ils travaillent et à partager leur vision de l’industrie. Cela couvre des formats différents de prise de parole, qui vont de la table ronde à des présentations de projets en passant par des Leçons de cinéma, des Keynotes, etc.

Une mise en ligne soulève pas mal de défis : quand nous préparons une table ronde, il faut trouver les outils nécessaires qui permettent de la réaliser convenablement ; quand il est question de présentations de projets, des enjeux de sécurité se posent. Nous avons donc dû revoir toute notre offre et avons été contraints de nous séparer de certains formats pour essayer de nous concentrer sur ce qui reste essentiel en période de crise. Nous avons ainsi décidé de ne pas faire de tables rondes – que l’on appelle à Annecy les Conférences – cette année, parce que même si le croisement d’expériences est nécessaire et utile, en période de confinement où l’industrie fonctionne différemment, l’essentiel est d’accompagner les artistes et les œuvres.

C’est pour cela que nous nous sommes concentrés autour de 4 formats : les Work in Progress, nos sessions stars qui permettent de présenter les projets en cours de production dans les formats habituels que sont le long métrage, la série, le spécial TV et l’œuvre XR. Nous avons également maintenu les Making of, qui consistent à revenir sur des projets terminés. Ainsi que les Leçons de cinéma avec des grands noms de l’animation. Et cette année, nous avons créé une nouvelle section, Preview, qui permet de continuer d’accompagner les projets présentés lors des éditions précédentes pour leur redonner de la visibilité. Ces films par exemple étaient en Work in Progress l’an dernier mais, du fait de la crise du COVID-19, leur production a été interrompue et ils n’ont pas pu avoir une chance de se retrouver en compétition. Les Preview leur assurent donc une visibilité en offrant aux porteurs l’occasion de faire un point et de montrer des images exclusives.

Pour les Leçons de cinéma, nous avons été obligés de retravailler tout le programme. Mais le passage au digital nous a libérés des contraintes liées au déplacement et a ouvert de nouvelles perspectives. Par exemple, Wes Anderson devait venir et nous avions donc imaginé une Leçon de cinéma avec lui en personne. Or avoir un accord lié à une présentation dans une salle pour un certain type d’audience est une chose ; mais passer au tout-digital en est une autre, et oblige à prendre d’autres choses en compte. Nous avons finalement arrêté une nouvelle programmation tout aussi équilibrée et alléchante, et de grands maîtres de l’animation sont bien attendus en ligne.

De même, concernant les sessions portant sur les œuvres, nous avons dû changer notre approche. Une présentation sur une scène face à un public peut prendre une certaine forme ; un événement digital en prendra une autre. Concrètement, les projets feront l’objet de présentations beaucoup plus courtes qu’à l’accoutumée, puisqu’elles dureront de 20 à 30 minutes au lieu d’une heure et quart en présentiel. À l’écran, nous montrerons des extraits, des images, des témoignages face caméra. Ces présentations seront plus éditées et rythmées.

TV France International : Cette édition du Mifa en ligne a nécessité beaucoup de moyens. 

Véronique Encrenaz

Véronique Encrenaz : Côté Mifa, nous sommes partis de ce qui nous paraissait essentiel : les projets, puisque comme pour le Festival toute une sélection est effectuée au long de l’année avec différents appels à projets. 38 projets ont été sélectionnés. Nous n’allions pas attendre une année pour les présenter.

Très vite, nous avons décidé que ces projets seraient pitchés en vidéo par leurs porteurs. La programmation, journalière, sera la même qu’en présentiel mais avec des séances de pitchs espacées, pour répartir le contenu. Les professionnels sont invités à les enregistrer dans leur agenda à mesure qu’elles sont annoncées. Et en complément de ces pitchs, nous avons travaillé sur des outils de prise de rendez-vous et rendez-vous one-to-one en visio. Au départ, il n’était question que d’un outil de matchmaking, avec prise de rendez-vous, calcul de rendez-vous en fonction des préférences… il n’y avait pas de vidéo. Nous avons développé la visio à partir du confinement pour maintenir ces prises de rendez-vous en juin. Les rendez-vous en one-to-one se dérouleront 24 heures après le pitch. Nous laissons 24 heures pour découvrir le pitch et prendre rendez-vous avec les porteurs de projets et le lendemain, les porteurs de projets pourront de la sorte assurer les rendez-vous avec les participants intéressés.

Nous avons mis en place ce même système pour les Pitching Territory Focus. Les Territory Focus, ce sont 5 territoires ‒ l’Asie du Sud-Est, la Russie, l’Afrique, le Japon et l’Amérique latine ‒ qui viennent présenter les projets sur lesquels ils ont travaillé. Ils ont passé de leur côté leur appel à projets ; ils ont accompagné les porteurs. Il fallait donc leur assurer cette visibilité. C’est pourquoi nous avons établi ce même système de rendez-vous en one-to-one 24 heures après.

Nous avons eu aussi beaucoup de demandes de contacts, de mises en relation avec les acheteurs. Nous avons donc conservé les Share With : des sessions live de 30 minutes où l’acheteur discute avec les professionnels en les informant de sa ligne éditoriale, il précise les projets qu’il souhaite recevoir, et suivent des questions/réponses. L’autre formule proposée, c’est du one-to-one avec des prises de rendez-vous possibles depuis le 25 mai. Les acheteurs – plateformes, distributeurs ou chaînes – sont listés et chacun peut demander un rendez-vous qui se déroulera entre le 15 et le 20 juin. La plupart des rendez-vous et des sessions live se dérouleront la première semaine de l’événement pour concentrer les connexions.

Il y aussi les rencontres entre professionnels spécifiques. Nous avons ainsi mis en place, depuis 4 ans, les « Meet the » entre les programmateurs de festivals et les instituts du film, entre les compositeurs et les producteurs ou réalisateurs, et entre les éditeurs et les producteurs.

Nous avons également maintenu le Mifa Campus, un programme de formation qui se déroule sur une journée, le mardi, et qui sera rattrapable en replay jusqu’au 30 juin. Ce sont des modules de formation, de paroles d’artistes, d’accompagnement. Le Mifa Campus sera accessible à tous, et pas seulement aux accrédités Mifa, afin que ce programme puisse être vu également par les étudiants, comme c’est le cas chaque année.

Parmi les autres outils importants que nous avons développés et allons maintenir, il y a l’Annecy Network et la Vidéothèque.

L’Annecy Network ira de pair cette année avec la mise en place de stands virtuels qui permettront à chaque société d’avoir une page dédiée rassemblant l’ensemble des informations qu’elle souhaite mettre en avant : descriptif de la société, vidéo, liens divers, fil Twitter, collaborateurs inscrits avec indicateurs de connexion et possibilité de tchat direct, contenus en compétition au Festival ou dans la Vidéothèque. Les délégations traditionnellement présentes au Mifa arrivent en effet avec bon nombre de sociétés et sont très en demande de contacts. Elles prennent en charge les accréditations des sociétés pour les soutenir et pour favoriser les rencontres, les projets, les ventes, les achats ou autres. Le recrutement est l’une de choses que nous n’avons pas pu maintenir. Mais nous allons soutenir le plus possible les sociétés en leur suggérant d’utiliser cet outil très important, le stand virtuel, et on relaiera autant que possible les annonces.

Concernant la Vidéothèque, nous allons augmenter le nombre de projets inscrits. Nous allons permettre plus d’inscriptions, plus de fonctionnalités de recherche, et plus de liens avec l’Annecy Network et les stands virtuels. Autant d’outils qui vont aider les participants, les professionnels, et que nous garderons dans les années à venir.